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Russe Maison des Soviets, Lénine sur place de Moscou, Saint-Pétersbourg.

Théologie politique

3 min
À retrouver dans l'émission

Les révolutionnaires en gilets jaunes ont l’air de saints passés à la feuille d’or.

Russe Maison des Soviets, Lénine sur place de Moscou, Saint-Pétersbourg.
Russe Maison des Soviets, Lénine sur place de Moscou, Saint-Pétersbourg. Crédits : agustavop - Getty

Les premiers seront les derniers. 

Pas tout à fait mais presque, comme l’a encore montré dans notre histoire récente la prise de pouvoir d’Emmanuel Macron : il n’y a que deux places, en politique, celle de soutien de la première heure et celle de dernier rallié, celle de Christophe Castaner et celle d’Edouard Philippe, le compagnon de route et la prise de guerre. Tous les autres, les tièdes, les prudents, ne comptent quasi pour rien dans la mythologie du règne : ils n’ont pas fait le saut, ils n’ont connu ni les doutes des premières réunions, ni l’ivresse de la conversion tardive, de la trahison de leur camp. Ils ont seulement fait, à mi-parcours, un choix rationnel. En réalité ils n’ont jamais cru. 

C’est une question classique, en sociologie politique : qu’est-ce qui pousse les premiers révolutionnaires à se révolter ? Ils auront tout à perdre, tout pendant qu’ils seront minoritaires. 

L’histoire des révolutionnaires est une longue succession d’échecs et de mort violente. 

Lénine a vu son frère condamné à mort, il a connu la prison et l’exil. 

Inversement, à mesure que la révolution avance, il devient de moins en moins risqué de devenir révolutionnaire, jusqu’à ce qu’il devienne plus risqué de ne pas l’être. C’est à partir de ce moment-là que la révolution triomphe. 

Mais comment le savoir par avance ? 

La momie de Lénine est en fait que le symptôme le plus évident de ce qu’il faudrait appeler une angéologie révolutionnaire : l’existence providentielle et énigmatique d’hommes et de femmes pour qui la révolution a tenu lieu de seul choix rationnel à un moment elle était tout, sauf un choix rationnel. 

Et si le recours à l’angéologie fonctionne, c’est en vertu de la théorie thomiste qui fait justement des anges des entités identiques à elles-mêmes, impermanentes et hors du temps, uniquement définies par leur proximité avec Dieu — ou avec l’idée de Révolution.  

Le paradoxe du révolutionnaire débouche sur un paradoxe encore plus grand : directement sur le mystère de l’incarnation. Il tire sa force et sa légitimité historique d’être hors du temps, il est engagé, comme personne, dans la situation historique, mais il ne s’y rattache pas complètement, il brille d’un savoir spécifique, il est la vérité du monde. 

La chose est frappante, depuis quelques jours, sur les plateaux de télévision. 

Les révolutionnaires en gilets jaunes ont l’air de saints passés à la feuille d’or. 

On les écoute, on les consulte, on les respecte plus qu’aucun invité de talk-show n’a jamais été respecté. 

Ils sont intouchables, ils flottent au dessus du plateau. 

Je me souviens que pendant la présidentielle, les fonds vert fluo des décors virtuels se décalquaient parfois sur les épaules droites des futurs députés macronistes — c’était comme s’il y avait, autour d’eux, quelque chose d’invisible et de marécageux. 

Ce fond fluo les recouvrent aujourd’hui en entier, mais ce n’est plus, déjà, cette substance verdâtre venue du terre-plein  d’un rond-point de la France périphérique, la chose s’est transmutée en or médiatique et en parole sacrée. 

Jamais je n’avais senti la présence de ce qu’on pourrait appeler la vérité révolutionnaire — celle là-même qui avait longtemps hanté les intellectuels français coupables d’avoir autrefois beaucoup trop aimé Mao, Pol Pot ou Castro. 

Peu d’hommes sont moins révolutionnaires que moi et je n’aurais jamais cru apercevoir ainsi le rayon vert de la révolution. 

Mais cette chose existait bien. Cette théologie politique était soudain rendue palpable. 

Et c’est plus fort que moi, mon cerveau se met en marche tout seul, il triangule, il prophétise. 

Je regarde la marque de mon téléviseur et je ne la comprends plus — comme si le monde des marques et de la publicité avait éclaté d’un coup. Ce sont elles qui sont vieilles et c’est la révolution qui est neuve. Je me sens plus intelligent, plus libre. 

Mais tellement peu légitime, aussi, face à ces anges fluo et synthétiques. 

Et même si je n’ai jamais voulu conquérir le pouvoir, et même si, pétrifié, je me résoudrais presque à leur laisser en échange de la vie sauve  — qui protesterait en entendant les trompettes de l’Apocalyspe — des plans malgré tout m’apparaissent, des opportunités à saisir, des places à prendre, une histoire à écrire. Plus angoissant, je réfléchis aussi à tout ce que j’ai pu écrire en évaluant mes chances devant un futur tribunal révolutionnaire — et si je les trouve franchement minces, j’accepte néanmoins l’idée de ma mort possible en souscrivant à travers elle au plus dangereux des fanatismes : celui qui consiste à penser que la Révolution a toujours raison. 

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