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Un panneau avec un dessin de Tintin à Saint-Nazaire

Tintin, mon reporter au pays de la mort

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Je crois sincèrement que j’ai découvert l’existence de la mort dans Tintin.

Un panneau avec un dessin de Tintin à Saint-Nazaire
Un panneau avec un dessin de Tintin à Saint-Nazaire Crédits : Jacques LOIC - Getty

J’ai téléchargé un jour une intégrale pirate des Aventures de Tintin. Il y avait tout, de Tintin au pays des Soviets aux crayonnés de l’Alph-art, tout, à l’exception d’une planche, et je ne vois pas comment cela pourrait ne pas avoir été prémédité : c’était la fameuse séquence warholienne de la télévision en couleur dans les Bijoux de la Castafiore.

Mon pirate avait fait un choix esthétique précis. Celui que même Hergé n’avait pas réussi à tenir. Celui d’une ligne claire sans exception possible.

Les Aventures de Tintin sont peut-être l’histoire du lent dérèglement esthétique qui va rendre possible cette unique anomalie, ce moment où Hergé se prend les pieds dans son fétichisme et casse enfin une marche du grand escalier de Moulinsart, ce château inspiré du plus triste, du plus monotone et du plus tintinolâtre des châteaux de la Loire : il aura fallu dix aventures complètes et des kilomètres de bossages horizontaux impeccables, pour apercevoir enfin une ébréchure dans le mausolée de la ligne claire — jamais accident n’avait été prémédité avec plus de soin.

Quelle serait, personnellement, la planche qui manquerait à mon anthologie Tintin ? 

J’ai passé, très jeune, un peu de temps à l’hôpital. Le seul souvenir que j’en ai, à l’exception d’un odeur de détergent que je retrouve avec émotion ici ou là, c’est d’avoir regardé fixement pendant des heures le liquide transparent de ma perfusion qui tombait goutte à goutte, avec une régularité angoissante. 

C’est exactement l’impression que me faisait enfant ma lecture de Tintin. Quelque chose de millimétré, de simple et de mélancolique avec des bulles. La ligne claire, moins qu’un style esthétique, c’était quelque chose comme la présence discrète de la mort dans la façade régulière d’un immeuble de Chicago ou dans l’intérieur trop rangé de l’appartement de Tintin.

Je crois sincèrement que j’ai découvert l’existence de la mort dans Tintin.

Ce devait être précisément dans L’Oreille cassée quand le fétiche arumbaya se brisait, que le diamant roulait sur le pont du bateau et qu’il emportait avec lui les deux méchants, qui coulaient à pic. C’était fini et c’était insupportable, même si Hergé leur épargnait in extremis le supplice de la noyade en les faisant enlever par des petits diablotins.

Je ne crois pas qu’Hergé tuera d’autres personnages, ou bien, c’est mieux ainsi, je n’en m’en suis pas rendu compte. Même le sacrifice de Wolff, dans On a marché sur la Lune, n’est pas tout à fait complet : celui-ci s’est jeté dans le vide intersidéral mais sa lettre posthume évoque encore un possible miracle.

Je ne crois pas à la résurrection du Christ mais je n’ai pas abandonné l’idée que Wolff pourrait être vivant. Tintin avait d’ailleurs échappé lui-même à une mort voisine, en tombant d’un avion dans une meule de foin syldave. Je n’ai en fait jamais eu peur pour Tintin, et c’est peut-être cela, la planche qui me manque : j’avais secrètement envie de voir Tintin mourir.

Je l’ai vu plusieurs fois en danger extrême.

Je l’ai vu tomber, par exemple, dans un hachoir à viande et cela m’a rappelé un autre souvenir d’enfance : il y avait autrefois une grande usine Belin au bord de l’autoroute A6 et une légende urbaine faisait état d’un accident terrible — il flottait dans l’air appétissant comme un parfum de cannibalisme.

C’est pour cela je crois que j’ai toujours trouvé Tintin aussi mélancolique : c’était une sorte de héros sacrificiel, c’était mon reporter au pays de la mort. La scène qui m’a fait faire les pires cauchemars, et dont je réalise lentement qu’il ne s’agissait que d’un gag, c’était celle de la tentative de décapitation de Tintin, dans Le Lotus bleu : “Je vais d’abord vous couper la tête. Ensuite, vous connaîtrez la vérité.”

Mon désir enfantin de vérité se heurtait là à des exigences un peu hautes : mourir pour savoir, c’était exorbitant. Mais je savais bien d’un autre côté, cela ne faisait que confirmer une intuition, qu’il n’y avait pas d’autre moyen sérieux d’avoir enfin une réponse à l’unique question qui comptait : celle de l’éternité de l’âme.

A la place de Tintin j’aurais été vraiment embêté : on touchait là à un aspect déontologique crucial de son métier de reporter pour un quotidien catholique. 

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