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Un graffiti sur le campus de Tolbiac le 20 avril 2018 à Paris

Tolbiac

3 min
À retrouver dans l'émission

J’essaie d'équilibrer mon Rastignac et mon Rubempré intérieur.

Un graffiti sur le campus de Tolbiac le 20 avril 2018 à Paris
Un graffiti sur le campus de Tolbiac le 20 avril 2018 à Paris Crédits : CHRISTOPHE SIMON - AFP

Je ne peux pas m’empêcher de localiser les choses. Si je ne leur attribue pas de lieux, c’est comme si elles n’existaient pas. Ça peut conduire à des comportements extrêmes. Je suis allé à vélo devant l’imprimerie de Dammartin-en-Goële où sont morts les frères Kouachi. Je connais le bosquet d’Aubervilliers où s’est caché le chef des commandos du 13 novembre, j’ai vu la stèle du crash du Concorde à Gonesse, j’ai déjà donné rendez-vous au café du croissant. 

Et en sortant de ce studio l’autre jour j’ai traversé d’une traite toute la rive gauche pour aller voir la fac de Tolbiac, proclamée commune libre, qui m’avait toujours architecturalement beaucoup plu et dont le président Macron avait évoqué, quelques jours plus tôt, l’étrange structure en grappe de raisin à la télévision : “Tolbiac a une particularité. Elle est, si je puis dire, topographique. C’est une tour."

A ces mots, le président aux mains perpétuellement jointes en forme de prière a desserré leur étreinte et fait apparaître, sur la table, l'hologramme d’une tour encore plus prégnante que la Tour Eiffel qui clignotait derrière lui. La France venait de bombarder des cibles en Syrie au moyen d’un nouveau missile, mais il avait décidé de consacrer à cette tour le principal aparté stratégique de son interview : « Et l’appréciation de ceux qui ont à faire respecter l’ordre, c’est que c’est presque plus dangereux que de ne pas intervenir. Ce n’est pas moi qui suis en situation de juger, je fais confiance à ceux qui savent, ce n’est pas moi qui envoie les troupes. »

C’était un moment un peu étrange. 

Mais je crois sincèrement qu’après le précédent Louis XVI et 50 ans après la fuite de de Gaulle à Baden, tout président qui se respecte a pour les compagnies républicaines de sécurité un respect instinctif et vital. Toujours est-il que j’ai trouvé ce soir là le président très bon, si bon que je lui avait même fait subir l’épreuve la plus haute, après la Révolution, à laquelle on peut soumettre le pouvoir politique : j’avais décidé de remplir les rageuses cases de ma déclaration d’impôt devant lui.

Et franchement, si j’ai bien dû ici ou là couper le son pour effectuer des petits calculs, ça a plutôt été.  Ça m’a inquiété, en fait, de trouver le président si bon : est-ce ce que je n’étais sous le charme, moins du président, que du biais sociologique qui me conduisait à l’aimer ? J’habite dans une rue où il a dû faire 90 % au premier tour, et j’aime beaucoup ma rue — c’est celle où Balzac a fait habiter D’Arthez, son meilleur personnage.

J’essaie comme lui d’être un honnête homme, d'équilibrer mon Rastignac et mon Rubempré intérieur, de garder l’ambitieux sous le contrôle du poète, et inversement. C’est ce genre de souci qui m’a amené à descendre toute la rue d’Alésia en direction de Tolbiac. Ce qui m’a le plus frappé en chemin c’était la surreprésentation incroyable, ça frôlait la totale absence de mixité, d’une minorité visible dont je n’avais jamais, à ce point, mesurer l’importance : il y avait vraiment beaucoup de vieux. Ça m’a rendu sur le coup plutôt solidaire du mouvement étudiant, cette minorité travailleuse opprimée par la grève générale de la génération 68. 

Après, j’ai vraiment eu un choc devant Tolbiac. C’est sans doute l’un des plus beaux bâtiment de Paris. Boltanski dénonçait autrefois les facilités et les pièges de la critique artiste du capitalisme. Mon penchant personnel m’a toujours poussé à la position inverse, à la défense artiste du système  : un système qui avait fait Tolbiac et la dalle voisine des Olympiades méritait d’être défendu et aimé. 

C’est peut-être parce qu’il faisait beau.

J’avais vu dans la vitrine d’une animalerie de  la rue d’Alésia un ingénieux dispositif qui promettait qu’en seulement huit semaines on pouvait avec lui entraîner son chat à utiliser des toilettes humaines. C’était un peu cela, Tolbiac : un arbre à chat artificiel. Et je ne pouvais en vouloir à personne de refuser d’y monter, ou de vouloir y monter avec toute sa génération, pour s’y sentir plus fort. 

Tolbiac a finalement été évacué et j’en étais à ces considérations oiseuses sur la vie politique de la France quand j’ai enfin eu une réponse claire et rassurante à mon inquiétude sur mes possibles biais sociologiques en croisant Jean-Luc Mélenchon dans ma rue bien aimée. 

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