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Gilets Jaunes

Topologie du gilet jaune

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Comment unifier ce mouvement né en deux endroits si différents, les rond-points et les Champs-Elysées ?

Gilets Jaunes
Gilets Jaunes Crédits : ROMAIN LAFABREGUE / AFP - AFP

De la même façon que la crise de 2008 a permis à l’économie de devenir, pour un temps, la science dominante, que le Bataclan a rendu l’islamologie centrale dans le champ académique francophone et que l’élection de Trump a fait la fortune des américanistes, la crise de Gilets Jaunes peut d’ores et déjà être vue comme un moment de gloire pour les géographes. 

Le champ de la géographie se structure, pour le dire très grossièrement, entre deux camps rivaux, plutôt qu’entre deux théories opposées. Il y a ceux qui tiennent Christophe Guilluy pour un interlocuteur valable, et qui recourent dès lors au concept de France périphérique, et il y a ceux qui trouvent ce concept au mieux trop passe-partout et trop imprécis, ou au pire trop orienté politiquement et trop racialiste. 

L’anecdote la plus savoureuse au sujet du cas Guilluy, et le plus saisissant résumé des tensions au sein du champ académique, voire le meilleur aperçu des rapports contemporains entre le savant et le politique que je connaisse se trouve justement dans un livre que l'islamologue Gilles Kepel a consacré au 93 — 93 qui serait, selon la théorie classique autant en vogue chez les islamologues que chez les sociologues, le terrain privilégié pour l’étude des maux de la société française, mais qui représente, pour Guilluy, une enclave de bien être relatif, du moins une centralité, avant le grand désert de la France périphérique — pour caricaturer un peu, si Marseille a été, pendant tout le temps qu’aura duré la colonisation de l'Algérie, le centre géographique de la France, le titre serait revenu, depuis un demi-siècle, à Clichy-Montfermeil, et Chelles, dans le département voisin du 77, serait Alger la blanche, en proie aux plus indicibles des troubles identitaires. 

L’anecdote que Kepel rapporte doit avoir dix ans, la France n’a pas encore tout à fait découvert ni le terrorisme, ni ses franges périphériques, mais l’islamologue est reçu par Sarkozy et il y a là un géographe inconnu qui tutoie, nous apprend Kepel, probablement assez jaloux, le chef de l’Etat. 

Les Gilets Jaunes serait le moment où Guilluy en serait ainsi venu à tutoyer directement la France.  

Si j’étais géographe, je ne m’en remettrais pas. Je le suis un peu, par goût, et je le dis : nous sommes tous des Gilles Kepel humiliés. 

Je ne sais pas si le concept de France périphérique est totalement valide, et on a tenté de lui opposer, ces dernières semaines, celui de France du diesel, puis celui de France des rond-points — mais rien n’y fait vraiment, aucune intuition géographique ne prend plus, c’est Guilluy qui rafle la mise. La France périphérique s’est imposée comme une catégorie mentale incontournable. Je la retrouve partout, quand je fais du vélo en Seine et Marne ou même quand je regarde sur une carte où sont nés Robespierre, Danton, Saint-Just et Desmoulins, et je découvre que c’est en plein cœur, déjà, de la France périphérique.

Et elle est là encore, quand je rentre de mes vacances en Mayenne et que je me persuade que ce que je loue, si cher, ce n’est pas un appartement trop petit, mais, strictement, de l’intelligence et du mépris social.

Alors je finis par rêver d’une science nouvelle, d’une science aux concepts plus libres.

Je crois l’avoir trouvée, même si je m’y connais encore moins qu’en géographie : ce pourrait être la topologie, cette science pour intellectuels parisiens obsédés par les anses de leurs tasses à la terrasse du café de Flore.

Comment unifier, en effet, ce mouvement né en deux endroits si différents, les rond-points et les Champs Elysées, sinon en considérant qu’un rond point plié en deux fait un arc de triomphe, comme ces pneus géants qui décorent les circuits de Formule 1, et qu’ainsi tout cela s’articule très bien ensemble.

Je pourrais aussi trouver des parentés structurelles surprenantes entre l’effet-bulle industrialisé par Facebook et la configuration ancestrale et mentale du bocage français.

Il me faudrait enfin regarder en face un gilet jaune et chercher sa forme cachée, sa structure invariante. C’est un objet qui possède deux trous pour les bras. Deux trous, c’est trop pour un humain, dont tous les observateurs perspicaces savent que c’est un tore qui ne possède qu’un seul trou dont la bouche et l’anus constituent l’entrée et la sortie —  bouches et anus qui représentent pourtant une bonne part du vocabulaire de ces gilets jaunes annotés qu’on voit passer dans les manifestations.

Non, le seul objet que je connais qui s’apparente à un gilet jaune, selon les lois implacables de la topologie, c’est le fusil de chasse.

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