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Dominique Jamet à un meeting en 2014 lorsqu'il était encore membre de "Debout la République"

Il ne faut jamais dire Jamet : l’improbable itinéraire politique d'un personnage romanesque

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C'est en déambulant sur l'encyclopédie en ligne Wikipédia que j'ai fait par hasard la rencontre d'un intriguant caméléon de la politique, une énigme nommée Dominique Jamet.

Dominique Jamet à un meeting en 2014 lorsqu'il était encore membre de "Debout la République"
Dominique Jamet à un meeting en 2014 lorsqu'il était encore membre de "Debout la République" Crédits : JOEL SAGET - AFP

Je ne connais de Dominique Jamet que sa fiche Wikipédia et le fait qu’il a quitté le mouvement de Nicolas Dupont-Aignan quand celui-ci a rejoint Marine Le Pen après le premier tour de la dernière présidentielle. De ce que j’en ai compris c’est un écrivain, de la catégorie engagé en politique, et clairement à droite, mais comme on l’a vu récemment avec une boussole morale encore en état de marche : s’il a joué, incontestablement, beaucoup de positions simultanées sur l’échiquier politique, il semble avoir placé sur les extrêmes de celui-ci des rebords insurmontables. 

Enfin je ne sais pas, je suppose, j’insiste sur le fait que je ne me base que sur une lecture rapide de sa fiche Wikipédia. Comment est-ce que j’en suis arrivé d’ailleurs à consulter celle-ci ? Aucun souvenir, j’avais vu son nom apparaître et c’est le type de personnalité dont les engagements successifs, en couvrant la quasi totalité du spectre politique, ressemblent à des transits complets sur le zodiaque, remplis de chimères et de monstres de la vie politique française.  

Je le fais en désordre : j’ai eu l’inélégance, ou l’élégance, de ne pas retourner vérifier : Dominique Jamet aurait été successivement mégrétiste et mitterrandien, pro-Maastricht et chevènementiste, membre de la Nouvelle Droite et fabiusien : il ne faut jamais dire Jamet. 

On serait tenté, dans un premier temps, d’établir un cohérence, de théoriser à partir de ces indices wikipédiens plus épineux qu’une page remplie d’ancres html, les dérives d’une époque, et d’emprunter Jamet comme un frêle esquif pour retracer la carte des courants secrets d’un demi-siècle de vie politique française. 

On tiendrait sans aucun doute un bon personnage de roman, le blason d’une époque — ce Jamet, la politique en moins, mais avec derrière lui le vertige d’une trop longue carrière, existe d’ailleurs, c’est celui d’Alex Lutz, dans le film Guy. Guy Jamet, comme métonymie de la gloire et du déclin de la variété, comme petit morceau de France doucement entraîné vers la mort. 

Je ne connais pas Dominique Jamet, je ne suis même pas certain de l’avoir vu à la télé, mais j’y crois, j’y crois complètement. Sa fiche Wikipedia est à sa façon une drôle d’œuvre d’art. 

Mais quelque chose résiste pourtant au romanesque pur, ou plutôt au romanesque pur de l’école balzacienne. J’ai beau relier les points de sa page Wikipedia — c’est à peu de choses près ma méthode ordinaire, entre le bluff stendhalien de la lecture du Code pénal et la concurrence balzacienne à l’état civil — j’ai beau vouloir transformer Dominique Jamet en allégorie de son temps, je vois que quelque chose résiste. 

Il y a quelque chose d’anormal dans son parcours, quelque chose qui vient alourdir sa geste rastignacienne : un soupçon d’échec, sans doute, on pressent que notre homme se pardonne difficilement de ne jamais avoir été ministre — il connaît bien le métier, il l’a presque touché, si j’en crois sa fiche Wikipedia, quand il a été à la fin des années 1960 le secrétaire d’un secrétaire d’État. Le secrétaire d’un secrétaire : il y a là comme un léger vertige, ou comme un flash de ce que pourrait être la philosophie de l’histoire de mon personnage, et qui pourrait expliquer pourquoi il n’aurait pas rencontré le succès escompté : plutôt être le scribe modeste du temps, avoir l’orgueil de disparaître, de devenir la matière grise et informe du temps. Je crois que j’aurais écrit ce genre de choses si j’avais écrit le roman de Dominique Jamet : j’en aurais fait une sorte de super franc-maçon, plus passionné par le mortier que par la pierre — un artiste égaré en politique et l’unique victime collatérale de ses coups de billard à 5 bandes.

Mais tout cela m’emmène en terrain inconnu, là où sont, je crois, mes plus grandes faiblesses romanesques : il aurait fallu accéder à la psychologie du personnage, au code source de ma page Wikipedia, et expliquer pourquoi, malgré son enfantin désir de faire corps avec l’histoire, d’en être une puissance océanique, on assiste plutôt, chez ce rêveur incorrigible qui crut voir passer Bonaparte là où il n’y avait que Dupont-Aignan, à la répétition d’une structure mentale : mon personnage se représenterait le monde comme un échiquier et quand il verrait un coup à jouer, une case vide, il foncerait en se disant que s’il tient sa position, il n’est plus qu’à deux ou trois coups du pouvoir absolu. Mais à chaque fois il oublie de vérifier qu’il n’est pas sur la trajectoire d’un fou plus rectiligne que lui — et qui viendrait immanquablement lui manger son pion. 

par Aurélien Bellanger

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