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Abbaye de Jumièges

Une balade en automobile dans les méandres de la Seine

3 min
À retrouver dans l'émission

Rien n’évoque plus l’exil que les derniers méandres de la Seine

Abbaye de Jumièges
Abbaye de Jumièges Crédits : Aurélien Bellanger

Les arbres, au bord de la mer, avaient encore leur netteté hivernale, on pouvait compter les boules de gui dans les hêtres et les bourgeons dans les noisetiers étaient restés en mars. Il y avait encore des gelées blanches et les jeunes pousses du blé gardaient quelque chose de la herse qui les avait précédés là, dans l’openfield métallique. 

La petite statue de la Liberté du rond-point d’Ourville en Caux était bleue comme la reine des neiges et la lumière, accrochée par les pentes du théâtre romain de Lillebonne, était encore rasante comme au mois de janvier — cela aurait pu être la glace qui en avait fendu les pierres et fait éclater la grandeur à nos yeux d’archéologues naïfs. 

Nous avons jeté un caillou dans le puits et pique-niqué à l’aplomb des ruines du château.

La radio s’est allumée toute seule quand nous sommes repartis et a lancé Mistral gagnant alors que défilait au loin les pylônes du pont de Tancarville — à cet endroit presque plus grandiose que ceux du Golden Gate.

Ma belle-mère était dans la voiture et j’ai enfin eu l’explication du titre de la chanson de Renaud : elle avait bien connu les Mistrals, ce n’était pas des bonbons, comme je l’avais cru jusque- là, mais des chewing-gums qui donnaient le droit, quand il était écrit gagnant sur l’emballage, à un chewing-gum gratuit. Son père ayant fait le Débarquement, sa légitimité, dans le champ du chewing-gum, est à peu près totale. 

Nous avons traversé la Seine à la même vitesse que le câble torsadé du pont et pris une autoroute jusqu’à Pont-Audemer, la Venise normande — il y a des canaux et au-dessus d’eux d’anciens cabinets en encorbellement, le tout tenant, mystérieusement, depuis des siècles, par des chevilles énormes. L’ensemble évoque un barrage de castor, mais des castors assez alertes et pieux pour avoir bâti également une église splendide aux vitraux plus appétissants que des feuilles de cresson, plus saisissants que des orties.

Nous avons ensuite rejoint, un accident de GPS, la vallée de la Seine, jusqu’au charmant village de Vieux-Port — du port il ne restait qu’une rampe en pente douce recouverte d’une vase qui a failli m’entraîner dans le fond de la Seine, et un panneau exotique signalant un risque de mascaret.

On était là dans le Parc naturel régional des boucles de la Seine — rien n’évoque plus l’exil que les derniers méandres de la Seine, qui retiennent entre eux des forêts presque aussi inaccessibles que des forêts tropicales et qui isolent les villages de toutes influences extérieures : ici le chaume était encore la norme, comme les colombages et le torchis. 

Mais ce que dissimulait la Seine, surtout, dans ce paysage ondoyant et ralenti, c’était le printemps, le printemps explosif et inégalable des pommiers en fleurs — comme une écume au bord de l’eau, comme la bave chatoyante du fleuve escargot, comme des écailles merveilleuses.

On a soudain vu apparaître des ruines en craie blanche à gauche, celles du château du Quesnay, une grande muraille percée de fenêtres et un donjon octogonale enfoncé dans une motte castrale. Ses souterrains et ses douves étaient comblés par des branchages, je les ai facilement franchis avec ma fille et nous avons aperçu la Seine par-dessus le lierre envahissant.

Pour la retraverser nous avons pris un bac. C’est le moyen de transport le plus délicieux que je connaisse. Coincé entre deux parechocs on croit un instant qu’on est dans un embouteillage mais le paysage défile, de chaque côté, pivote autour de nous qui dérapons dans le courant — et on redémarre comme s’il ne s’était rien passé, c’est un vaisseau de songe, un navire de conte de fées.

Nous avons encore visité l’abbaye de Jumièges, sur l’autre rive, et comme à chaque fois j’ai été surpris par la grandeur de l’objet, plus impressionnant encore qu’un squelette de cachalot dans un musée de science naturelle. On aurait dit, plutôt l’allégorie du printemps d’une peinture naïve, qui aurait saupoudrée les pelouses de pâquerettes et le ciel de petits nuages joyeux, avant de s’accroupir un instant, et de faire saillir, sous la jupe du ciel bleu, les voûtes blanchies de ses rotules romanes.

Nous avons enfin laissé les mystères printaniers de la vallée de la Seine pour remonter le cours de la rugueuse Austreberthe jusqu’à l’hiver tardif du Plateau de Caux, en cette éblouissante veille de Rameaux, si gracieuse et si légère, mais qui grondait déjà du bruit orageux des pommes qui rouleraient bientôt sur la Terre avec le bruit rassurant des moteurs diesels.

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