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Image mise en scène du harcelèment scolaire.

Nous sommes toujours le con de quelqu'un d'autre

3 min
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Et si j’étais dans un dîner de con et que le con c’était moi ?

Image mise en scène du harcelèment scolaire.
Image mise en scène du harcelèment scolaire. Crédits : Ray Pietro - Getty

Je ne sais pas trop pourquoi, sans doute car c’était dans le haut-Montreuil et que j’avais anormalement marché pour venir, mais je suis arrivé à mon dîner anormalement euphorique. 

En fait, tout avait commencé quand j’avais déposé ma fille à l’UGC ciné-cité Bercy. Au début, Bercy-Village, ces petits chais à vins transformés en Maison du Monde et en restaurants Five Guy, ça m’avait bien sûr un peu déprimé. Mais je m’étais perdu ensuite dans un immense tunnel ferroviaire désaffecté et transformé en je ne sais pas trop quoi — ou plutôt si je sais, en décors pour un vieux Nestor Burma, c’est le genre d’endroit où on s’attend à tout moment à voir sortir Guy Marchand et son saxophone. En attendant il n’était que 18 heures j’avais encore deux heures à tuer avant mon dîner. J’ai ainsi marché jusqu’au bois de Vincennes, et j’en étais récompensé, en découvrant, derrière les ronces, le mythique vélodrome où Merckx a remporté ses cinq tours de France. J’ai même fini à Croix de Chavaux par apercevoir le non moins mythique conservatoire de Montreuil, aux iconiques petites cellules oranges. Voilà pour mon état mental.

On était sept invités et tout le monde était franchement progressiste : journalistes au Média, militants associatifs, intellectuels de gauche — et moi, au milieu, je l’ai dit, anormalement euphorique. C’était peut-être le vin. J’avais demandé explicitement au caviste quelque chose de bon mais qui ne me donnerait surtout pas mal à la tête — et il avait sorti un Menetou-Salon qui présentait le dosage optimal de soufre. 

C’est en allant aux toilettes que j’ai réalisé le caractère cocasse de la situation : et si j’avais été invité sur des soupçons de macronisme — sur ma drôlerie sociologique ? Et si j’étais dans un dîner de con et que le con c’était moi ?

Il m’était en effet arrivé, pour être tout à fait honnête, de défendre, en présence de celui qui m’invitait, le libéralisme économique.

Il y avait là un exemplaire du Monde Diplomatique. Et de fait, en lisant l’article sur le Venezuela qui présentait Juan Gaido comme l’agresseur, j’ai eu l’impression d’être entré dans un monde renversé et carnavalesque. J’ai lu ensuite les premières lignes d’un article de Lordon, l’homme dont le degré de certitude, quand à la pertinence de ses analyses, est cependant encore dépassé par la certitude qu’il est avant tout l’intellectuel le plus drôle de tous les temps — ça me fait penser à quelqu’un qui commencerait ses phrases d’un air pincé et qui finirait rapidement par s’étrangler de rire. Et les lecteurs de Lordon, riaient bien à toutes ses blagues — j’ai eu la curiosité de m’en enquérir auprès d’un des invités.

Bref, je suis sorti des toilettes dans une forme excellente et j’ai même régalé l’assistance d’une anecdote à la François Pignon : mes parents, la veille, cherchant ce qu’ils pourraient faire à Paris avaient sérieusement envisagé de monter à l’Arc de Triomphe — anecdote qui visait à donner à mon hypothétique macronisme une amusante connotation héréditaire. 

J’ajoutais d’ailleurs que les gilets jaunes n’avaient jamais été pour moi un mouvement horizontal, mais un mouvement de pure verticalité : un périscope sorti tout droit de l’ancien régime, une vue en coupe des passions nationales, un puits qu’on aurait soudain ouvert et qui traverserait toutes les couches de la modernité jusqu’à des aquifères ancestraux. 

Et comme du retour de la figure pittoresque du puits à l’idée qu’on en empoisonne les eaux il n’y a qu’un pas, il était inévitable à ce stade que là conversation bascule sur Finkielkraut — c’est même probablement moi qui ait lancé le sujet, pour mieux jouer le rôle qui m’était assigné : je l’ai strictement défendu. 

Le dîner de con, j’y avais magistralement contribué, serait l’un des plus réussis que mes convives avaient jamais donné. 

Le fameux film ne s’arrête cependant pas la dessus, mais sur un renversement autrement plus comique : le con finit par rendre les autres encore plus cons que lui. 

Et J’ai fini, aidé par les sulfites indiscernables du Menetou-Salon, par presque provoquer ce retournement scénaristique, et par produire au moins une objection raisonnable : rien ne nous garantissait en effet, quel que soit le degré de sympathie qu’on ait pour le mouvement des gilets jaunes, qu’on soit face à un mouvement progressiste. Ce à quoi quelqu’un a répondu en disant en effet que même pour Marx rien ne garantissait que la lutte des classes le soit non plus. 

Mais j’étais là en tant que con et j’ai rapidement fait valoir que la seule instance dont le progressisme était irréfutable, c’était le forum de Davos. 

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