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Un grand panorama intellectuel

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J’ai lu "L’occupation du monde", de Sylvain Piron.

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De Debord au Comité invisible, la sociologie critique française semble s’être spécialisée dans un certain type d’interventions : des livres élégants, bien écrits et à la tonalité un péremptoire, un peu aigrelette. Des sortes de petites clochettes destinées à tinter sur les tables des librairies, des perce-neiges germés à travers la glaciation idéologique de la fin de l’histoire et des grands livres gris de la sociologie quantitative. C’est joliment écrit et toujours spirituel, ça ressemblerait presque à des livres de prières, aux premiers évangiles d’une religion future. 

J’avais aimé le ton de L’insurrection qui vient, j’avais appris à dire “spectacle” à la fin de mes phrases. Il y avait là toute une esthétique et sans doute quelques-uns des rares livres qui resteraient de la Cinquième République, comme Pascal et La Rochefoucauld étaient les plus anciens écrivains français qu’on lisait encore librement au lycée. 

Personne, ceci dit, ne les lit plus pour ce qu’ils croyaient être, des apologistes chrétiens. 

Et j’ai un peu le même problème avec cette autre littérature accidentelle depuis que j’ai découvert que la revue Tiqqun, que j’avais acheté un peu religieusement autrefois, était devenu le livre le plus cher de ma bibliothèque : on était passés sans à-coups de l’appel à la révolution à la bibliophilie. 

La balade avait été trop rapide, on avait probablement raté quelque chose. 

C’était comme si ces petits livres avaient été pris de combustion spontanée,  une nuit, dans le sous-sol d’une librairie libertaire, et qu’il n’en était resté que les pages à demi consumées et tordues, les calligrammes d’appel à la révolte, au milieu des autres livres de la table restés mystérieusement intacts. 

J’avais laissé là les livres d’intervention de la sociologie critique quand j’ai lu L’occupation du monde de Sylvain Piron. 

De formation, de goût, de métier, Sylvain Piron est historien. Mais la thèse de ce petit livre vient mordre le présent avec une énergie assez rare : ce que nous nommons, encore un peu confusément, mais avec le succès que l’on sait, l'anthropocène, remonterait à des réglages spirituels amorcés dès l’an mille, ou même un peu avant. 

Pour le dire de façon provocante, Sylvain Piron fait de l’anthropocène un phénomène chrétien, et le lie à une interrogation scolastique « sur l’équité des contrats entre des agents dotés d’un libre arbitre. »

En un peu moins de 200 pages, il tient en tout cas l’un des récits les plus convaincants, les plus complets, les plus ambitieux et les plus argumentés qu’il m’ait été donné de lire. 

C’est un signe qui ne trompe pas : j’ai acheté, ou prévu d’acheter, au cours de ma lecture, une demie-douzaine  de livres pour élargir mon expérience de lecture : les œuvres complètes d’Illich, de Gauchet, de Descola, une biographie de Max Weber, la biographie de Frédéric II par Kantorowicz, la pléiade des Premiers écrits chrétiens, enfin, pour retrouver la trace un peu magique de cette lettre d'Irénée de Lyon à Florinus, dans laquelle il raconte avoir connu à Ephèse un homme qui aurait reçu l’imposition des mains de Saint Jean l’évangéliste. 

Le même Saint Jean que celui qui protège Le secret de la Licorne. 

Et j’avoue, c’est comme cela que j’ai lu le livre de Sylvain Piron : comme un roman à énigme, un récit d’aventures intellectuelles, un Da Vinci Code qui aurait été réussi. 

Dans sa préface l’auteur signale deux faiblesses possibles de son projet : la première, c’est qu’il ne s’agit que de la préface d’une œuvre à venir. C’est exactement cela, l’impression que j’ai eu, moi qui suis un lecteur compulsif de préfaces, qui sont toujours un peu meilleures, un peu plus relevées que ce qui ce qui va suivre. Le niveau du livre, l’excitation de la lecture restait ainsi à son niveau maximal.

L’autre faiblesse, plus amusante, que confesse l’auteur, c’est d’avoir écrit une partie de son livre au retour d’un séjour en Nouvelle-Zélande — et il s’excuse par avance d’un tropisme peut-être excessif pour les paradigmes géologiques. 

C’est exactement cela, oui, que j’ai ressenti : le livre était comme une longue description de paysage intellectuel, une promenade dans l’arrière-pays de notre civilisation. 

Et repensant, une fois le livre fermé, à cette notion de paysage, je me suis soudain dit qu’elle était là, la clé de cette notion un peu fermée d’anthropocène : si le solipsisme, l’idée qu’on serait seul au monde, a hanté la métaphysique — et l’économie —  occidentale, la nouveauté radicale de notre époque c’est de penser que nous n’avons en réalité jamais été seul : que notre esprit était perdu depuis toujours dans le grand paysage. 

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