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Les voyages à la ferme en Mayenne : inspiration des plus grands réactionnaires

La pensée réactionnaire comme forme évoluée du kitsch intellectuel

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A lire Jean Clair, entre les décimations de Verdun et celles provoquées par McCormick et Monsanto, le peuple du bocage aurait subi un quasi génocide. C’est un peu excessif. Les Chouans de son enfance ne sont pas les Hébreux de jadis. Pourtant, l'historien réactionnaire écrit des pages sublimes...

Les voyages à la ferme en Mayenne : inspiration des plus grands réactionnaires
Les voyages à la ferme en Mayenne : inspiration des plus grands réactionnaires Crédits : Peter Bouman - Getty

Natif de Laval, je garde toujours un œil sur la diaspora bas-mainiote — tout en lorgnant de l’autre œil sur l'Académie, on ne sait jamais. Il était ainsi inévitable que le dernier livre de Jean Clair, Terre natale m’arrive entre les mains. 

C’est un livre très beau, et très réactionnaire — en l’espèce je crois que les deux éléments sont liés. Sans que cela soit bien sur obligatoire. J’ai ainsi lu le même jour la grandiose tribune de Despentes dans Libé sur la cérémonie des Césars. Et dans le genre commentaire sur la société de spectacle, j’ai trouvé ça plus proche de Debord que de Laurent Weil. Ça redonnait vraiment à voir la majesté du geste d'Adèle Haenel bien mieux que les ralentis de Canal. Un seul bémol, peut-être : tout ça pour laisser en même temps sa place de juré Goncourt à Pascal Bruckner — l’auteur de l’inénarrable dossier de presse de J’accuse —, tactiquement, quelque chose m’échappe. 

De Jean Clair, j’avais déjà lu le Journal atrabilaire : je savais à peu près à quoi m’attendre. Dans le genre chant crépusculaire, je n’ai pas été déçu. Ce qu’il dit de la paysannerie française vaut largement, pour revenir une dernière fois au cinéma, toute la récente vague de Mayennxploitation — de La famille Bélier à Au nom de la terre. La thèse de Terre Natale, c’est à peu de chose près, qu’entre les décimations de Verdun et celles de McCormick et Monsanto, le peuple du bocage a subi un quasi-génocide. 

C’est un peu excessif, mais Jean Clair raconte merveilleusement bien ses séjours à la ferme dans les années 40. Là où il n’y a plus de routes. Ou les animaux sont rois. Ou les haies sont si hautes qu’il faut des échelles pour les franchir et les maisons si basses qu’on se couche avec le soleil. 

On était là-bas si loin de tout, plus loin que dans les Aurès, plus loin qu’à Bornéo, que le curé était le seul étranger qui passait. 

Jean Clair, probablement, exagère. Les Chouans de son enfance ne sont pas les Hébreux de jadis. Mais il parvient, l’espace d’un instant, à nous faire entrevoir, en convoquant le mufle chaud d’un bœuf, la beauté primitive de la crèche originelle et des tableaux de la nativité. 

Il y a des pages sublimes sur le père, sur le petit peuple des exilés du bocage réfugiés à Pantin. 

J’ai appris aussi, amusé, dans les pages liminaires du livre, pages un peu plus attendues, sur la dénonciation du culte contemporain des apparences et l’irréversible obsolescence de l’anatomie des humeurs que les portes des vieilles tables de nuit, qui m’avaient toujours mystérieusement attiré, entre le coffre-fort et la maison de poupée, servaient autrefois à entreposer les pots de chambre remplis d’urine. 

Plus surprenant, entre deux citations de Celan et de Freud, l’antimoderne, irrité par la foule tatouée des touristes de Venise, cite soudain Jérôme Fourquet. Tout y passe alors, en vrac, Jeff Koons, les selfies, l’épilation intégrale. Jean Clair aurait été plus convaincant à s’en tenir à cette citation de Salammbô, qui “sentait le miel, le poivre, l'encens, les roses, et une autre odeur encore”. 

Mais le tatouage, pour un anti-moderne, est trop irrésistible, il porte sa propre dynamique rhétorique, son petit effet d’aller-retour entre la télé-réalité et Auschwitz. 

On voit bien autour de quelle idée tourne Jean Clair. Notamment quand il ramène les colonnes de Buren aux pyjamas d’Auschwitz : sa détestation de la modernité, qui tombait si juste dans ses descriptions du bocage détruit, dans l’amour qu’il mettait à décrire la sainte conversation de Piero della Francesca, aboutit à la faute de goût absolu, à l’idée tordue et détestable qu'Auschwitz serait l’installation ultime, l’horizon rêvé du happening, le comble de l’abstraction — à l’idée qu’Auschwitz serait la première oeuvre d’art totale, et le chef d’oeuvre maudit des Modernes.

Autant la phrase d’Adorno, si souvent répétée, sur l’impossibilité d’écrire de la poésie après Auschwitz portait en elle, de part sa puissance polémique, une sorte de promesse dialectique, de défi programmatique, d’appel à son dépassement, autant l’idée, que j’attribue un peu grossièrement à Jean Clair, mais qui pourrait être le dernier mot de tous les grands réactionnaires, que le XXe siècle aurait exprimé là-bas sa vérité artistique, me semble condamnable.  Pas tant moralement, d’ailleurs, que esthétiquement. La pensée réactionnaire sombre là dans un kitsch trop facile, où tout désigne un peu mollement la fin du monde, la fin du monde comme signifié suprême, comme kitsch des antimodernes — la pensée réactionnaire, finalement bloquée au stade de l’humeur, s’empêche par là d’être vraiment une pensée.

par Aurélien Bellanger

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