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Un paysage français

3 min
À retrouver dans l'émission

La courbe de France Culture épouse exactement l’un des plus beaux sites naturels de France

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. Crédits : Frédéric Dugit - Maxppp

France Culture occupe, dans la Maison de la Radio, la maison ronde, un tiers des étages 7, 8 et 9 — ce qui donnerait un cercle entier si on les mettait bout à bout. 

Mais dans la configuration actuelle les deux tiers de l’horizon nous restent inaccessibles. Nous sommes privés de la vue sur Paris. On aperçoit tout juste la Tour Eiffel de la fenêtre traversante de ce studio. Une Tour Eiffel qui ressemble, en extrapolant un peu, à l’impact du nerf optique sur la rétine — un point aveugle, donc.

On accuse traditionnellement Paris de ne pas s'intéresser au pays réel et de ne regarder que lui mais je jure que des fenêtres du petit salon, en face du studio, la vue est strictement anti-parisienne.

La courbe de France Culture, ce gauchissement léger qui affecte ses ondes, épouse en fait exactement l’un des plus beaux sites naturels de France : les côteaux de la Seine, au sud et à l’ouest du grand méandre que le fleuve décrit à sa sortie de Paris. 

Si Paris est un œil, ce serait son arcade sourcilière, parfaitement dessinée et recouverte du joli duvet d’une forêt domaniale. 

C’est un paysage dont je ne me suis jamais lassé. 

J’essaie toujours d’y situer des scènes de roman, voire, quand c’est possible, des scènes de vie vécue. Je me souviens d’un pique-nique, avec ma fille, dans la gare souterraine de La Défense. Nous avions mangé des sandwichs club Monoprix en attendant notre correspondance. Je ne savais pas encore que la ligne L du Transilien était la plus belle ligne ferroviaire de France. Paris nous est apparue d’un coup, à travers la fenêtre rayée, alors que nous traversions Saint-Cloud — c’était comme si nous pivotions, accrochés à un fil, à la Tour Eiffel, comme si nous effleurions le rebord musical d’une ville en cristal. 

Quelques années plus tôt, dans le cadre, j’imagine, d’un travail post-situationniste sur les mass-médias globalisés, j’étais monté par des raidillons et des sentiers dignes d’une randonnée en montagne jusqu’à l’hôpital de Clamart où Yasser Arafat était en train de mourir sous les linceuls blancs des antennes satellites.

Le panorama radiophonique commence, comme une vue de la Seine d’un tableau du Douanier Rousseau, par le ballon du parc André Citroën, qui monte et qui descend pour effectuer des analyses de l’air.

On distingue en hiver, à travers les arbres de la forêt de Meudon, la voûte parabolique de la soufflerie où Hergé est autrefois venu tester l'aérodynamisme de son Stratonef H22. 

La tour hertzienne de Meudon a justement servi de prototype à ces beaux mâts rouge, blanc et tintinolâtres qui ont permis au paysage audiovisuel français de devenir aussi un paysage, au sens littéral du terme.

On aperçoit d’ailleurs, au premier plan, le cylindre de verre du siège de TF1.

La belle pierre de taille du grand ensemble de Meudon-la-Forêt évoque, au loin sur la ligne de crête, la brusque disparition de la forêt au sommet du Ventoux.

Le dôme qu’on aperçoit ensuite est celui de l’observatoire de Meudon, qui a longtemps tenu le cadastre du ciel. 

C’est dans cette vallée prodigieuse, aussi, que Renault avait installé son usine de Billancourt — une sorte d'île-prison du prolétariat français dont j’ai aperçu, enfant, les encorbellements expressionnistes et les grands peupliers tristes On l’a détruite depuis longtemps mais cela reste, de très loin, le plus bel échantillon d’architecture que j’ai vu. Ni les empilements religieux du Mont Saint-Michel ni les slum de Mumbai n’ont égalé cette impression de densité absolue : la présence magnétique de la mégalopole du futur 

Un peu plus à l’est, après la petite dépression de Sèvres, se trouve l’endroit où on a replié la terre pour la faire tenir dans une règle grande comme un dix-millionième de la moitié d’un méridien : c’est ici, dans les dépendances du château disparu de Saint-Cloud, que le mètre étalon du pavillon de Breteuil,  le saint-Graal des modernes, se repose dans sa forme identique.

On doit apercevoir, un peu plus à droite, les toits du petit château de Montretout, d’où le clan des Le Pen lance, depuis un demi-siècle, ses attaques régulières pour conquérir la France.

Cela fait partie, aussi, du paysage. 

Comme le gros rocher triste du Mont Valérien qui vient fermer le panorama.

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