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Vue de Paris

Un quartier de Paris

3 min
À retrouver dans l'émission

Les quartiers de Paris sont si petits qu’on peut ne pas les voir.

Vue de Paris
Vue de Paris Crédits : @Didier Marti - Getty

Les quartiers de Paris sont si petits qu’on peut ne pas les voir. Quand j’habitais le XVIIIe, le IXe c’était à peine plus qu’une zone de transit, tout juste identifiée par une géographie un peu contraignante, marquée par de rugueux canyons haussmanniens d’orientation Nord-Sud qu’auraient creusés les eaux du réservoir de Montmartre un jour de catastrophe, et par une quasi absence de rues transversales — je tombais, comme une pièce étrangère dans un distributeur automatique, à la verticale immédiate de mon point d’entrée sur un tronçon des Grands Boulevards sans avoir rien vu venir, ni pu corriger ma trajectoire sur le long clinamen de la rue Lafayette, qui fonctionnait à contre sens, et en diagonale, du bas vers le haut. 

Le IXe a ainsi longtemps été pour moi aussi étranger et glissant que l’ardoise d’un toit pour une goutte d’eau. 

Même après y avoir emménagé il m’a fallu encore dix ans pour découvrir les premières anomalies dans sa structure minérale. 

C’était il y a deux ans, je venais d’installer un petit bureau dans une chambre de bonne à peine plus grande que le compartiment couchette d’un camping-car. Elle est située, à 700 mètres de chez moi, mais de l’autre côté de la rue Lafayette, à l’endroit où les rues du IXe ne marquent étonnamment aucune déclivité, avant de remonter, de quelques mètres à peine, pour rejoindre le surplomb imperceptible des Grands Boulevards. C’est une cuvette presque invisible mais qui attire à elle une population anormalement nombreuse et comme un surcroît d’activité. 

Habitué au calme de ma rue d’habitation et au vide, même, des rues alentours — l’herbe pousse entre les pavés de la rue de Chantilly — j’ai été un peu surpris la première fois que je suis descendu m’acheter un sandwich : il y avait la queue dans toutes les boulangeries. J’avais passé une matinée beaucoup trop oisive au milieu d’une population invisible dont j’avais jusque-là ignoré l’existence et la faim de métronome. 

Saint-Lazare, l’autre quartier d’affaires de Paris, une Défense intra-muros, n’est pas si loin, comme les vestiges de la grande presse ou de la bourse, fournisseurs malheureux d’open-space pour la start-up nation.  

Il allait falloir que je travaille un peu plus pour me mettre à niveau et mieux mériter mes sandwichs. 

A moins de m’identifier à l’autre grande spécialisation économique de mon quartier : les objets anciens, les pièces rares et la philatélie. Drouot est en effet tout à côté et il y a au dessus de la porte de mon immeuble le plateau ovale en cuivre martelé des commissaires-priseurs.

Je suis souvent surpris quand je marche dans la rue par des flashs lumineux semblables au passage des années dans une expérience relativiste.

Ce sont les experts de Drouot qui prennent en photo toutes sortes d’artefacts pour remplir les pages des catalogues de vente : ici une météorite ferreuse de 83 kilos tombée en Argentine,  là une table basse en marbre avec des pieds en forme de phallus, ou une planche originale des Schtroumpfs.

Je me souviens du jour mélancolique où Philippe Bouvard a dispersé les reliques d’un demi-siècle de radio et de télévision à l’endroit même où j’avais vu les préparatifs d’une grande vente consacrée à la chasse — il manquait hélas l’un des quatre tabourets en pieds d’éléphants. 

Je suis descendu, quelques jours après sa fermeture, dans l’ancienne imprimerie de la rue de la Grange-Batelière où l’on imprimait autrefois les bandeaux du Goncourt — si vite que les clients des librairies n’arrivaient pas à croire que tout n’était pas arrangé à l’avance. 

J’ai vu dans une vitrine une planche originale des timbres imprimés en 36 « pour les chômeurs intellectuels ». 

J’ai vu fermer la dernière boucherie chevaline de la rue Cadet. 

Je me suis demandé, devant le Grand Orient de France, quels étaient les grades des hommes que je voyais rentrer.

J’ai acheté, dans un passage, un livre de Richard Millet sur la mort du roman et un numéro de la revue Critique sur l’hyperréalisme

Hervé Guibert raconte dans son tout dernier livre comment il a essayé de dépenser avant de mourir tout l’argent qui lui restait en vieux tableaux — des tableaux qu’il voyait en passant à travers les vitres de son bus. 

C’est comme s’il n’était pas mort, en fait, mais qu’il s’était à jamais perdu dans ce quartier situé dans un replat du temps. 

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