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Manifestation de "Gilets jaunes" à Angers

Une crise de régime

3 min
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La crise de la légitimité démocratique n’est pas nouvelle.

Manifestation de "Gilets jaunes" à Angers
Manifestation de "Gilets jaunes" à Angers Crédits : LOIC VENANCE / AFP - AFP

A moins de considérer le mois de décembre dernier comme une super Journée des Tuiles, de chercher le renvoi de Necker dans la démission de Hulot ou d’imaginer que le coffre de Benalla cachait un collier en diamant, ça à l’air mal parti pour la révolution. 

Ca a l’air mal parti pour la révolution et il ne restera peut-être de tout cela qu’un série d’actes numérotés comme des iPhones et qu’un cocasse problème de batterie, à l’acte 3, relaté par ce tweet du commentateur engagé Thomas Guénolé — une révolution ramenée à un haïku, la prise de la Bastille encapsulée dans une prise d’USB : “#ChampsElysees. Devant recharger ma batterie de téléphone, j'entre dans un gd hôtel. Eux, clientèle riche barricadée dans leurs chambres et au bar depuis ce matin. Moi, en #GiletsJaunes. Il y a eu comme un froid. Moralité: amis Gilets Jaunes, vous les terrifiez”. 

Thomas Guénolé, dans ce grand hôtel, c’est comme Marat dans sa baignoire. C’est en tout cas cette scène qui me vient en tête spontanément quand je pense aux gilets jaunes. Pourquoi ? Sans doute car elle met en scène un intellectuel : je dois, quelque part, trouver à m’y identifier. Ou bien plus modestement c’est comme quand un ami nous envoie un capture d’écran et que la seule chose qu’on remarque, c’est qu’il ne lui reste plus que 1% de batterie. Il faut sans doute mixer les deux interprétations : la figure de l’intellectuel engagé doit représenter le point aveugle de mon imaginaire politique. Ni vraiment intellectuel, ni vraiment engagé : à croire que j’attends que ça se recharge tout seul.

Un minimum de lucidité m’oblige cependant à reconnaître qu’on a eu chaud et qu’on a frôlé sinon la révolution, du moins la crise de régime. Disons qu’on n’est pas à zéro, mais largement sous les 50%. 

La crise de la légitimité démocratique n’est cependant pas nouvelle.

La plupart des observateurs la font remonter aux années 80 : soit aux premiers scores à deux chiffres du Front National, soit au tournant de la rigueur de 1983, et au caractère inéluctablement évanescent du clivage gauche/droite. Les eurosceptiques la font eux remonter à la décennie suivante et aux ambiguïtés du traité de Maastricht sur l’étendue du principe de subsidiarité — et aux conflits inévitables qui en découlent entre le principe constitutionnel de la souveraineté nationale et la primauté du droit communautaire. Les amateurs de paradoxes la relient à l’adoption, en apparence anodine, du quinquennat en 2000 — et au renforcement imprévu et caricatural du rôle du président dans des institutions soudain déstabilisées par cette réforme censée leur rendre leur stabilité perdue en faisant de toute cohabitation future un événement hautement improbable. Les nonistes du référendum constitutionnel de 2005 la font eux remonter au déni de démocratie qu’aura représenté la ratification, pour le moins forcée, du traité de Lisbonne, quand les partisans du oui l’attribuent aux penchants populistes du camp du non, et à son refus d’admettre que si le “non” l’a bien emporté en 2005, ce sont les champions du oui qui ont, à deux reprises, été distinctement désignés présidents de la république par le suffrage universel, en 2007 et 2012. La crise de régime serait enfin avérée, pour les plus prudents, depuis l’élection d’Emmanuel Macron en mai 2017, véritable massacre pour les partis de gouvernement, ou par la contrepartie populaire de celle-ci, la crise inattendue des gilets jaunes — la désintermédiation, après celle des élites et de l’oligopole, du peuple souverain lui-même.

L’histoire des crises de régime en France se résout en général par l’arrivée d’une révolution ou d’un homme providentiel — mais que faire, quand celui-ci a surgi trop tôt, que la révolution a raté et qu’on a même oublié qu’on était champion du monde ? 

Aux exaltations révolutionnaires de décembre semble devoir succéder une longue phase de marasme, aux conséquences potentiellement dévastatrices. 

Autrefois on croyait aux saignées et aux dissolutions, aux esprits animaux et au suffrage universel.

On n’aimerait pas, pourtant, avoir à revoter trop vite — ça sent vraiment le piège. On n’aimerait pas non plus, ceci dit, qu’on nous aide trop à ne pas y tomber par une manœuvre machiavélique quelconque. 

Pour l’instant, tout va bien : le niveau de machiavélisme du pouvoir reste faible et la tentation bonapartiste contenue — la ministre Marlène Schiappa va ainsi co-animer un débat démocratique avec Cyril Hanouna. 

Du côté des Gilets jaunes on annonce une Nuit Jaune, sorte d’hybride bizarre entre les happening artistiques de la Nuit blanche et les blêmes veillées démocratiques de Nuit debout.

C’est la première fois je crois que je suis impatient d’aller voter pour les européennes.

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