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Une station essence de nuit.

Les hommes et la dernière station essence du boulevard de La Chapelle

3 min
À retrouver dans l'émission

Ce que la dernière station essence du boulevard de La Chapelle nous apprend sur les hommes et sur la civilisation automobile.

Une station essence de nuit.
Une station essence de nuit. Crédits : Getty

On ne sait pas ce que c’est que les hommes si on n’a pas été un dimanche soir faire le plein avec les taxis et les VTC sur la dernière station essence du boulevard de La Chapelle.

La station Avia souterraine du boulevard Haussmann fermant à 20 heures, et la station Esso de la place du Colonel Fabien ayant épuisé ses cuves, y avait là une longue file de véhicules aux vitres entrouvertes et aux reflets incommunicables. 

Tous des hommes. Des hommes silencieux et stressés à l’idée qu’un autre homme les double dans la file, qu’un SUV chevauche la borne de séparation entre la file de gauche et la file de droite, mais qui laissaient impuissants et craintifs des scooters aux moteurs aiguisés comme des lames passés entre eux et venir négocier des bidons d’huile contre des billets froissés à travers la trappe cylindrique de la caverne du caissier — et nous enragions au point de rallumer nos moteurs pour témoigner de notre colère. 

On se demandait  aussi, sans oser aller vérifier, de quel côté était la trappe du réservoir, et si, au cas où nous nous étions engagés dans la mauvaise file, si le tuyau serait assez long pour nous permettre de contourner notre véhicule — en espérant aussi qu’il ne vienne pas rayer alors sa carrosserie précieuse. 

Ce soir là Paris avait quelque chose de mauvais. Les feux clignotaient à l’orange et le métro aérien craquait comme un vieil escalier. 

Un chauffeur de VTC remettait dans un coin sa berline dans un état visqueux et impeccable.

Je gardais les yeux fixés sur le panneau Diesel en pensant à mes balais d’essuie-glace. 

J’apercevais au loin dans la petite boutique des bidons de lubrifiant de haute-technologie. 

Il n’y avait autour de moi que des hommes et c’était là la vision la plus nette de l’enfer dans lequel nous avions consenti à descendre — un paradis automobile défini par son indice d’octane et par la possibilité de brancher tout ce qu’on trouverait sur une prise allume-cigare : iPhones, glacières, rasoirs, Coyotes. 

Nous avions les yeux fixés sur ces choses qui rendent la vie meilleure, qui adoucissent la civilisation automobile. 

On aurait dit aussi ces scènes filmées à l’infrarouge au bord d’un point d’eau en Afrique équatoriale : nous étions le troupeau hagard et dans la crainte des prédateurs nous avions activé en franchissant le périf la fermeture centralisée des portes.  

Nous nous regardions à peine, les mains et la mâchoire serrées à dix heures dix, en écoutant les flashs qui nous parlaient des nôtres encore ralentis sur l’A1 et l’A10. 

Le moindre embouteillage en France a des parfums de guerre civile.

L’un de nous venait de soulever le capot de son moteur ; il souriait à moitié mais nous le savions déjà condamné comme ces familles qui marchent au bord de l’autoroute, comme cet homme retrouvé démembré l’autre jour sur l’A6 B du côté de Wissous, après que plusieurs dizaines des nôtres lui ont roulé dessus, en le confondant à mesure qu’il rapetissait avec le cadavre d’un chien de plus en plus petit. 

Nous n’étions plus qu’à quelques minutes de chez nous. À quelques mètres de la pompe et du clic qui indiquerait que notre réservoir était plein, qu’on pouvait laisser la voiture de location sans supplément au niveau - 6 du parking de la Gare du Nord et qu’on pouvait enfin aller dormir. 

Alors nous oublierons la ville acide et jaune et cet état de tristesse du monde, cette détresse silencieuse des hommes et de l’automobile. 

Nous rêverions peut-être du destin de Senna, d’Ayrton Senna comme du dernier sacrifice humain explicitement consenti au nom de la civilisation automobile. 

À moins que descendant plus loin dans le monde des songes nous arrivions tout près du cœur du grand labyrinthe de nos villes nocturnes, et que nous prosternions au pied de notre déesse, de notre Salammbô, de cette chimère assise et ivre, en manteau de Panthère, assise contre un cône lumineux, avec répandue autour d’elle, dispensatrice de mort et de vitesse, la réglisse des rues parisiennes. 

Cette captive volontaire de la résille automobile, cette femme sphinx de Paris, elle-même victime de l’un des accidents les plus célèbres du siècle passé, dont elle se remit à toute vitesse, déclara-t-elle insolente, par la morphine et par l’alcool, c’est François Sagan, immortalisée en fourrure et assise au milieu du fleuve automobile de Saint-Germain-des-Prés. 

Et c’était à elle, même s’ils ne le savaient pas, que devaient penser les hommes alanguis ce soir là dans les baudelairiennes odeurs d’essence et de lave-glace. 

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