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Dans les locaux de YouTube en juin 2017

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Si Borges revenait aujourd’hui il serait youtubeur.

Dans les locaux de YouTube en juin 2017
Dans les locaux de YouTube en juin 2017 Crédits : FilmMagic - Getty

Je ne regarde presque jamais de vidéos sur YouTube, ou bien sans le son et en accéléré. Je sais que ce n’est pas sérieux, que je manque quelque chose, tout un pan de notre culture. Mais c’est comme ça. Je ne vais jamais non plus à l’opéra. 

J’ai heureusement un ami qui fait du vélo d'appartement et qui m’envoie des liens vers les vidéos que j’aurais tort de rater. Et à propos d’opéra il m’a justement fait part, il y a quelques années, d’une intuition si bonne que j’ai écrit aussitôt un roman pour lui donner raison. 

Son idée, c’était que la forme artistique la plus récente, celle dont nous étions contemporains de l’émergence, c’était les vidéos YouTube complotistes : c’est l'opéra d’aujourd’hui. Je m’étais dit aussitôt que si j’arrivais à ramener la théorie du complot dans le champ romanesque, dont elle était initialement sortie, j’arriverais peut-être à rendre le complot aux arts de la fiction et, pourquoi pas, à désactiver sa nocivité. 

On continuerait à regarder des vidéos complotistes sur YouTube, mais pour ce qu’elles sont, des œuvres passionnées, hallucinées et fanatiques, des objets au fond beaucoup plus proches des introspections inarrêtables et des lancinants monologues intérieurs du roman psychologique à la première personne que de la géopolitique. 

Mon projet, dès lors, fut d’écrire un roman qui renouvellerait la théorie du complot, qui lui donnerait une ampleur inédite. 

Ça a donné L’aménagement du territoire, je vous épargne les détails du complot, sinon qu’il tendait à faire de l’histoire humaine en totalité un complot druidique. Je m’étais vaguement inspiré des récentistes russes qui, échauffés peut-être par les 13 jours de retard du calendrier julien sur le calendrier grégorien, défendent l’idée que le Moyen Âge n’a jamais existé, qu’il n’est qu’un jeu d’écriture, une pâle copie de l’Antiquité — et que nous sommes en 1018. 

Blague à part, c’est un peu la théorie d’un ami orthodoxe qui, bien que non-récentiste, fait remonter sa conversion à une série d'événements contrefactuels longue d’un demi-millénaire : pas de Luther, pas de réforme, pas de contre-réforme, pas de modernité, pas de Vatican 2, pas d’intégrisme non plus — beaucoup plus simple et linéaire. 

Ma vision du complot était, je le crains, beaucoup plus vaticanesque et largement moins linéaire.  Je crois que mes lecteurs n’en ont généralement retenus qu’ils n’aiment pas trop la fin de mon livre, alambiquée et harassante. Si complot il y a, il serait dès lors à chercher là où il est le moins : dans le fait improbable qu’on a décerné le très parisien Prix de Flore à ce livre intégralement situé dans ma Mayenne natale.

L’arme ultime anti-complot n’est logiquement  pas venue de la littérature, mais de YouTube lui même. 

S’il y a 5 ans encore les meilleures vidéos, celles qu’on regardait la nuit et qu’on préférait au monde des rêves, étaient consacrées au pliage et au dépliage d’un billet d’un dollar pour faire apparaître des yeux de reptiliens dans les cheveux de Washington, aux théories de la terre creuse ou plate, à des simulations en 3D de l’effondrement des Twins Towers, les meilleures vidéos d’aujourd’hui sont des vidéos de pure érudition pop. Cette érudition pop dont Spielberg, dans Ready Player One, le biopic à sa propre gloire qu’il s’est offert pour ses 71 ans, a fait le sport dominant ou l’art officiel de son monde futuriste.

Nous avions tous été passagèrement trompés par le triomphe, certes foudroyant, de Google sur le Trivial Pursuit, victoire peut-être plus amère que les succès, platement combinatoires, de Big Blue et Alpha Go : l’érudition, le grand marqueur social des années 80-90, celle du triomphe de Borges et d’Umberto Eco, avait alors perdue toute pertinence. 

Mais la dernière vidéo que m’a envoyé mon correspondant chez YouTube était un tel sommet d’érudition que j’ai compris que celle-ci, contre toute attente, était de retour. Le youtubeur Mea y démontrait que le dessin animé Aladin devait tout à La bande à Picsou : le film, de 1991. Il livrait, au passage, petite révolution pour moi, des outils fiables pour distinguer enfin Riri, Fifi et Loulou — j’ai chez moi les 24 tomes de Barks et les 7 tomes de Rosa, l’ancien et le nouveau testament du monde des canards, et je disposais enfin d’un outil cohérent d’exégèse. 

De l’âge sombre des vidéos complotistes, l'érudition nouvelle avait génialement emprunté les meilleurs outils formels, le sens du récit, la preuve par l’image, l’ivresse digressive, la passion pour les notes de bas de page. Si Borges revenait aujourd’hui il serait youtubeur.

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