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Littérature: Bloody Miami et Sur la scène intérieure: faits

59 min
À retrouver dans l'émission

Bonjour à tous, ce soir La Dispute s’intéresse à l'actualité littéraire en présence des critiques suivants :

-Philippe Delaroche du magazine Lire

-Raphaël Sorin de Libération

-Karine Papillaud du Point

Seront abordés les livres suivants:

-Sur la scène intérieure: faits de Marcel Cohen (Gallimard)

Lecture par Marie Richeux:

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1 min
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Marcel Cohen avait cinq ans et demi quand, le 14 août 1943, boulevard de Courcelles à Paris, il voit sa famille entière se faire embarquer dans un camion par la police. Son père, sa mère, sa petite sœur de trois mois, ses grands-parents paternels, deux de ses oncles et une grande-tante, qui disparaîtront tous à Auschwitz en 1943 et 1944. Le garçon a échappé par miracle à la rafle : il était parti se promener au Parc Monceau avec la bonne bretonne, Annette.

70 ans plus tard, l’auteur de la trilogie "Faits " dresse le portrait de chacun des membres de sa famille disparue en huit chapitres, qui s’ouvrent chacun par une photo, alternant ses propres souvenirs, en italique, et ce qu’il a pu récolter comme informations sur eux auprès des membres survivants de la famille. Sont reproduits aussi quelques rares objets, rescapés par miracle là encore des pillages, qui lui sont parvenus : un coquetier en bois peint, un petit chien jaune fabriqué pour lui pendant la guerre par son père à partir d’une toile cirée et rembourré de crin, le violon de son père, la résille avec laquelle ce dernier dormait pour écraser un inopportun cran dans les cheveux…

Le livre, toujours émouvant, parfois glaçant, est cependant écrit sans aucun pathos : une succession de faits (c’est ainsi qu’est sous-titré le livre), d’enquêtes parfois, comme quand Marcel Cohen expérimente l’effet de l’eau sur un papier quadrillé afin de vérifier que ce sont bien les larmes de sa mère dont il voit la trace sur un message qui lui est parvenu. Impressionnant exercice de remémoration, notamment par les odeurs et les parfums, il ne faut pas pour autant voir dans "Sur la scène intérieure " une illustration du devoir de mémoire : lors d’une cérémonie en hommage aux victimes de la Shoah, Marcel Cohen se souvient avoir eu cette réflexion : « Pour ceux qui se souviennent, la mémoire ne relève ni du devoir, ni d’une fraternité posthume. Toute injonction à se tourner vers le passé ne paraît pas seulement risible, elle est presque insultante. »

  • Il s’agit plutôt ici sans doute d’un tombeau, au sens littéraire comme au sens littéral, pour ces disparus sans sépulture.*

Antoine Guillot

-Bloody Miami de Tom Wolfe (Editions Robert Laffont)

Lecture par Marie Richeux:

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Bloody Miami
Bloody Miami

Fidèle à sa méthode, l’ancien journaliste, inventeur dans les années 60 avec Hunter S. Thompson, Joan Didion et autres du « nouveau journalisme », Tom Wolfe a enquêté pendant deux ans et demi sur place, à Miami, délaissant pour l’occasion ses fameux complets veston blancs. Il en a tiré un portrait comme toujours très acide de la métropole de Floride, cas unique pour lui, aux Etats-Unis comme dans le monde, où, je le cite, « une population venue d’un pays étranger a établi sa domination en l’espace d’une génération à peine. Je veux parler des Cubains de Miami. » Et comme, pour une fois, c’est l’écrivain lui-même qui signe officiellement sa quatrième de couverture, je lui laisse à nouveau la parole pour présenter ses personnages : « Nestor, un policier cubain, se retrouve exilé par son propre peuple pour avoir sauvé de la noyade un misérable émigrant clandestin de La Havane Magdalena, sa ravissante petite amie, le quitte pour des horizons plus glamour dans les bras d’un psy spécialiste de l’addiction à la pornographie un chef de la police noir décide qu’il en a assez de servir d’alibi à la politique raciale du maire cubain un journaliste WASP aux dents longues s’échine à traquer le scoop qui lui permettra de se faire une place à la hauteur de son ambition… » Tom Wolfe oublie le couple très WASP aussi qui ouvre le livre, l’éditeur du dernier journal local en langue anglaise, le "Miami Herald", et sa femme très politically correct qui roule en voiture hybride, et se fait souffler une place de parking par une sculpturale Cubaine en Ferrari. Ou encore un oligarque russe vendeur de faux tableaux, occasion pour l’auteur de moquer encore une fois l’art contemporain, à l’occasion d’une mémorable visite de la Miami Art Basel.

Le tout dans le style volontairement hystérique qu’affectionne Tom Wolfe, à grand renfort de monologues intérieurs, exagérations multiples, onomatopées et goût immodéré pour l’abus de ponctuation. "Bloody Miami", à de très rares exceptions près, dont Nelly Kaprièlian dans "Les Inrockuptibles", a reçu un accueil enthousiaste de la critique française, à hauteur du nombre d’interviews accordés par l’auteur, sans doute, alors qu’aux Etats-Unis, la presse a été plus que circonspecte face à cette critique acide du communautarisme dans un Miami où Tom Wolfe voit « l’aurore de l’avenir de l’Amérique ».

Antoine Guillot

Ainsi que les coups de cœurs :

de Karine Papillaud:

  • Contrecoup de Rachel Cusk (éditions L'Olivier)

Rachel Cusk est une Anglaise née au Canada. En France on l'a découverte en 2007 grâce à "Arlington Park" qui décrivait la vie de mères de famille et leur souffrance dûe au fait de ne pas avoir un rôle social effectif. Rachel Cusk s'intéresse beaucoup aux couples: est-ce qu'une femme peut rester elle-même tout en étant en couple? Peut-elle développer son indépendance? Dans "Contrecoup" elle raconte que son mari la quitte. Elle est très woolfienne dans son observation minutieuse des déflagrations et de leur contre-coup. Il y a dans ce roman une intellectualisation du ressenti et une réflexion sur ce qui fait l'essence du lien marital. Rachel Cusk interroge la tragédie grecque et essaie de donner chair à la substance de l'émotion. Un livre étrange et très juste.

Karine Papillaud

de Philippe Delaroche:

-Dernier voyage à Buenos Aires de Louis-Bernard Robitaille (éditions Noir sur Blanc)

Robitaille est un écrivain parisien d'origine québécoise. C'est son cinquième roman. Il évoque le Paris de la Nouvelle Vague de façon très touchante et campe un personnage américain qui rêve de devenir écrivain et tente de s'en sortir dans cette ville compliquée où il faut insérer des pièces dans une cabine pour téléphoner, et où les cafetiers vous mettent la pression pour renouveler les consommations toutes les heures... Un vrai plaisir.

Philippe Delaroche

Sans oublier la revue de presse culturelle de Christophe Payet.

Et le coup de fil passé à Mathias Enard, invité du festival "Littératures et journalisme" à Metz et lauréat du Prix des Lecteurs du festival.

Pastille introductive : Jorge LUIS BORGES

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