LE DIRECT
à gauche : "La vraie vie de Vinteuil" de Jérôme Bastianelli (Grasset), "Antonia" de Gabriella Zalapi (Zoe) et "Crac" de Jean Rolin (P.O.L). à droite : Michel Houellebecq (libre de droits)

Littérature : Michel Houellebecq, "cette vision phallocentrée du monde est périmée"

55 min
À retrouver dans l'émission

Cette Dispute s'ouvre avec le dernier livre de Michel Houellebecq, "Sérotonine". Il est également question de "Crac" de Jean Rolin", ainsi que du premier livre de Gabriella Zalapi, "Antonia". Etienne de Montety partage son coup de cœur pour "La vraie vie de Vinteuil" de Jérôme Bastianelli.

à gauche : "La vraie vie de Vinteuil" de Jérôme Bastianelli (Grasset), "Antonia" de Gabriella Zalapi (Zoe) et "Crac" de Jean Rolin (P.O.L). à droite : Michel Houellebecq (libre de droits)
à gauche : "La vraie vie de Vinteuil" de Jérôme Bastianelli (Grasset), "Antonia" de Gabriella Zalapi (Zoe) et "Crac" de Jean Rolin (P.O.L). à droite : Michel Houellebecq (libre de droits)

"Sérotonine" de Michel Houellebecq (Flammarion)

"Sérotonine" de Michel Houellebecq (Flammarion)
"Sérotonine" de Michel Houellebecq (Flammarion)

Présentation de la maison d'édition : « Mes croyances sont limitées, mais elles sont violentes. Je crois à la possibilité du royaume restreint. Je crois à l’amour » écrivait récemment Michel Houellebecq.

Le narrateur de Sérotonine approuverait sans réserve. Son récit traverse une France qui piétine ses traditions, banalise ses villes, détruit ses campagnes au bord de la révolte. Il raconte sa vie d’ingénieur agronome, son amitié pour un aristocrate agriculteur (un inoubliable personnage de roman – son double inversé), l’échec des idéaux de leur jeunesse, l’espoir peut-être insensé de retrouver une femme perdue.

Ce roman sur les ravages d’un monde sans bonté, sans solidarité, aux mutations devenues incontrôlables, est aussi un roman sur le remords et le regret.

L'avis des critiques :

Michel Houellebecq doit être une sorte de drogue dure, on attend qu’il aille plus loin que dans ses livres précédents. Or, on retrouve les mêmes thèmes. J’ai trouvé la première partie un peu paresseuse avec une surreprésentation de la sexualité. En revanche, le livre s’anime véritablement avec son arrivée à la campagne. Etienne de Montéty

Ce narrateur est toujours le même, misogyne, homophobe, hanté par la misère sexuelle. On trouve exactement les mêmes choses que dans les précédents Houellebecq. J’ai du mal à comprendre le grand succès de ce livre. Ce n’est pas du tout un livre dérangeant, plutôt un livre petit bourgeois. J’aurais voulu un narrateur vraiment sous antidépresseurs. Laurent Nunez

Quand son narrateur qualifie Goethe de vieux radoteur, j’ai le sentiment que Houellebecq radote tout autant que Goethe. Il sait décrire ce glissement dépressif et la société de consommation. Mais à mon sens, la plus grande erreur faite en parlant de Houellebecq, c’est de le décrire comme un visionnaire. Cette vision phallocentrée du monde est périmée. Elisabeth Philippe

J’ai de nombreuses réserves, mais qui pour moi concernent surtout le début du livre. J’ai vécu plusieurs états successifs de lecture et il y a quand même des choses qui m’ont touché, des fulgurances, même si l’ensemble me paraît très lourd. Le procédé est un peu facile. Arnaud Laporte

"Crac" de Jean Rolin (P.O.L)

"Crac" de Jean Rolin (P.O.L)
"Crac" de Jean Rolin (P.O.L)

Présentation de la maison d'édition : « Entre Lawrence et moi, il y a au moins ceci de commun qu’à un peu plus d’un demi-siècle de distance, nous avons passé l’un et l’autre une partie de notre enfance à Dinard. » Et Jean Rolin s’attache, dans ce nouveau livre, à partager un petit plus encore avec celui que l’on a appelé Lawrence d’Arabie…En partant sur ses traces, aujourd’hui, au Moyen Orient.

En 1909, l’année de son vingt et unième anniversaire, T. E. Lawrence, qui n’est pas encore « d’ Arabie », entreprend en plein été une marche de près de 1800 kilomètres, au Moyen-Orient, afin de visiter quelque trente-cinq châteaux-forts datant de l’époque des Croisades. Lors des trois étés précédents, il a parcouru la France à bicyclette, visitant presque tout ce que ce pays compte de châteaux-forts afin d’étayer sa thèse de fin d’études à Oxford, consacrée à « L’influence des Croisades sur l’architecture militaire en Europe ».

Crac est le récit d’un voyage effectué en 2017/2018, au Moyen-Orient, sur les traces de Lawrence, et guidé par les lettres de celui-ci, avec une insistance particulière sur ceux des châteaux de la région, tel Beaufort dans le sud du Liban, ou en Syrie le Crac des chevaliers (ou Krak), ou le château de Saône/Saladin, ou encore la forteresse de Kerak en Jordanie, auxquels des conflits récents ont conféré un regain d’actualité. Mais avec ce récit Jean Rolin fait bien plus que mettre ses pas dans ceux de Lawrence d’Arabie, il nous confronte subtilement aux errements de notre histoire, et à ses propres mésaventures…

« Ainsi avais-je couru, pour finir, en Mercedes et sous la conduite de Charbel, après un château que Lawrence lui-même n’avait pas vu. »

L'avis des critiques :

On dirait que c’est un livre qui a été écrit en souriant. Il créé un parallèle un peu risible, complètement surréaliste, en faisant une exo fiction sur lui. Pour moi, c’est l’anti-Houellebecq, tout l’intéresse. Même les incises sont drôles, c’est un effort de style qu’il faut remarquer. C’est vraiment un livre qui montre ce qu’on peut faire de la littérature quand on y croit sans se prendre au sérieux. Laurent Nunez

« Crac » pourrait presque former un diptyque avec « Le traquet kurde ». Jean Rolin est faussement désinvolte car jamais dupe. On pourrait lui reprocher de rester en retrait par rapport à ce qu’il se passe, or il a le mérite de ne jamais raconter n’importe quoi. L’air de rien il fait passer énormément de connaissances, de fait, d’images. Elisabeth Philippe

C’est un livre d’une richesse assez incroyable. On part de Dinard pour arriver en Jordanie. C’est une incroyable divagation, un vagabondage. Rolin établit un lien un peu insolite entre ses promenades, ses rencontres et le contexte politique.  Il a l’art de parler de choses très importantes à travers des choses secondaires, presque dérisoires. Etienne de Montéty

"Antonia" de Gabriella Zalapi (Zoe)

"Antonia" de Gabriella Zalapi (Zoe)
"Antonia" de Gabriella Zalapi (Zoe)

Présentation de la maison d'édition : Antonia est mariée sans amour à un bourgeois de Palerme, elle étouffe. À la mort de sa grand-mère, elle reçoit des boîtes de documents, lettres et photographies, traces d’un passé au cosmopolitisme vertigineux. Deux ans durant, elle reconstruit le puzzle familial, d’un côté un grand-père juif qui a dû quitter Vienne, de l’autre une dynastie anglaise en Sicile. Dans son journal, Antonia rend compte de son enquête, mais aussi de son quotidien, ses journées-lignes. En retraçant les liens qui l’unissent à sa famille et en remontant dans ses souvenirs d’enfance, Antonia trouvera la force nécessaire pour réagir.

Roman sans appel d’une émancipation féminine dans les années 1960, Antonia est rythmé de photographies qui amplifient la puissante capacité d’évocation du texte.

L'avis des critiques :

C’est un très beau livre. Dans ce faux journal intime on trouve des clichés en noir et blanc qui vont émailler la narration. "Antonia" est l’histoire d’une lente et douloureuse émancipation d’une femme issue de la haute aristocratie. On trouve de très belles descriptions, très limpides, très vives, avec une écriture assez blanche et simple. On est tenu par cette langue. Elisabeth Philippe

C’est une très belle découverte. Je trouve sa vie décrite de façon assez émouvante et poignante. Les sensations physiques peuvent être ressenties par le lecteur. La place de l’écriture comme moyen d’émancipation n’est pas du tout appuyée, mais fait partie de cette possibilité de continuer à vivre. Arnaud Laporte

J’ai trouvé ça assez charmant. J’ai toutefois vécu comme une frustration cette ellipse qui fait que l’environnement familial est assez complexe, elle ne nous en donne pas tout à fait assez. Ce qui m’a agacé c’est que son émancipation passe par une détestation de tout son entourage. Je trouve que cela n’en fait pas un personnage extrêmement sympathique, hormis par ce lien assez charmant à l’enfance. Etienne de Montéty

Parfois, même la liste de ce qu’elle mange devient un poème. C’est une femme qui ne supporte plus tout ce qu’elle entend. Elle va être obligée d’aller puiser d’autres paroles. A partir de son passé, elle créé un futur et nous implique. On se met à essayer de comprendre comment le futur va arriver à partir de ce passé qui semble figé. Laurent Nunez

>> LE COUP DE CŒUR D’ÉTIENNE DE MONTETY : "La vraie vie de Vinteuil" de Jérôme Bastianelli (Grasset)

"La vraie vie de Vinteuil" de Jérôme Bastianelli (Grasset)
"La vraie vie de Vinteuil" de Jérôme Bastianelli (Grasset)

Présentation de la maison d'édition : Vinteuil est le musicien le plus célèbre de la littérature française. «  Le  » musicien d’A la recherche du temps perdu, l’auteur de la fameuse sonate, celui qui a une fille lesbienne et sacrilège… Il demeure pourtant un grand inconnu, puisque Marcel Proust ne donne que de très rares informations à son sujet. Son nom est plus célèbre sa vie. Sa vie, précisément. A partir du peu que raconte Proust, et, plus encore, de ce qu’il ne raconte pas, La vraie vie de Vinteuil imagine quel a été le parcours de ce mystérieux compositeur. Sa vraie vie. Celle que l’auteur de La Recherche n’a pas connue. A-t-il eu connaissance de tout ? Ce grand espion n’aurait-il pas manqué d’informations  ? A-t-il par exemple su que Vinteuil est le fils illégitime du curé de Combray  ? Et tant d’autres secrets  ?

Se fondant sur l’histoire politique et musicale du XIXe siècle que Jérôme Bastianelli connaît particulièrement bien, lui qui a écrit les biographies de Bizet et de Mendelssohn, son roman raconte dans quelles conditions Vinteuil a été amené à écrire sa si novatrice Sonate pour violon  ; comment sa fille a rencontré la sulfureuse amie avec qui elle a entretenu une liaison scandaleuse  ; comment le jeune Proust en est arrivé à s’intéresser à lui. Musique, littérature, révolution de 1848, guerre de 1870  : la vie artistique et politique de la France forment l’arrière-plan du portrait de cet artiste incompris à qui il est enfin rendu justice.

Un premier roman brillant et surprenant, qui, si on n’a pas lu Proust, peut se lire comme la biographie imaginaire d’un grand musicien et qui, si on l’a lu, se révèle comme une délicieuse interprétation critique d’un des plus grands romans du XXe siècle, que n’aurait pas reniée Marcel Schwob, l’auteur des Vies imaginaires.

Jérôme Bastianelli fait de Vinteuil un personnage clé de la vie artistique du 20ème siècle. C'est apparemment un fin musicologue qui insère Vinteuil dans la vie musicale de l'époque. Cet exercice de style est très amusant et très érudit. Il donne le sentiment que Proust a puisé dans la vie de Vinteuil. Il ne faut pas nécessairement être un fan de Proust pour savourer ce livre. Etienne de Montéty

Vos commentaires :

Avant et pendant l'émission, réagissez et donnez votre avis sur le compte Twitter et la page Facebook de la Dispute.

Générique de l'émission : Sylvie Fleury & Sidney Stucki, "She devils on wheels", extrait de l'album "Sound Collaborations 1996-2008" (label Villa Magica Records).

Extraits sonores :

  • Claude François, "Magnolias for ever" (Disques Flèche)
  • Faia Younan, "Hob Al Aqwiaa" (Faia Younan)
  • Piero Piccioni, "Camille 2000" (Easy Tempo / ET 905 DLP)
Intervenants
À venir dans ... secondes ...par......