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de gauche à droite : "Sud et Ouest" et Joan Didion (© Flickr), Marina Tsvetaeva et "Grands poèmes", "L'enfant rouge" et Franck Venaille, Jeffrey Eugenides (© UWRF) et "Des raisons de se plaindre"

Littérature : L'enfant rouge, "la dimension politique m’a passionné"

55 min
À retrouver dans l'émission

Ce soir, une Dispute littérature avec un road trip dans "Sud et Ouest" de Joan Didion. Nous évoquons également "Des raisons de se plaindre" de Jeffrey Eugenides et "L'enfant rouge" de Franck Venaille. Florent Georgesco consacre son coup de cœur aux "Grands Poèmes" de Marina Tsvetaeva.

de gauche à droite : "Sud et Ouest" et Joan Didion (© Flickr), Marina Tsvetaeva et "Grands poèmes", "L'enfant rouge" et Franck Venaille, Jeffrey Eugenides (© UWRF) et "Des raisons de se plaindre"
de gauche à droite : "Sud et Ouest" et Joan Didion (© Flickr), Marina Tsvetaeva et "Grands poèmes", "L'enfant rouge" et Franck Venaille, Jeffrey Eugenides (© UWRF) et "Des raisons de se plaindre"

"Sud et Ouest : carnets" de Joan Didion (Grasset)

"Sud & Ouest : carnets" de Joan Didion (Grasset)
"Sud & Ouest : carnets" de Joan Didion (Grasset)

Traduction : Valérie Malfoy

Présentation de la maison d'édition : Deux carnets conservés par Joan Didion depuis les années 1970 sont aujourd’hui rassemblés en un seul volume.
Il s’agit tout d’abord d’un carnet de voyage  : en juin 1970 Joan Didion et son mari ont sillonné le Sud des États-Unis  (la Louisiane, le Mississippi, l’Alabama), et en de courts chapitres non datés Joan Didion livre ses observations sur les lieux, les paysages ou les gens rencontrés.
Le projet du voyage et son miroir littéraire découlent de la volonté de comprendre ce «  Sud profond  », pour la Californienne qu’est Joan Didion – et à travers le Sud, l’Amérique tout entière. Le Sud comme une terre tournée vers le passé – alors que la Californie est tournée vers l’avenir – et comme un pays aux certitudes inébranlables  : chacun doit rester à sa place, les femmes, les Noirs, les pauvres, les étrangers. Joan Didion absorbe, commente, questionne, et se moque parfois. La plume est acérée, rapporte des conversations avec divers personnages, des entrepreneurs, des médecins, des esthéticiennes et note à quel point son apparence, ses vêtements et son attitude générale inspirent la méfiance. Elle décrit une société qui vit sur les vestiges d’un système féodal construit par les planteurs de coton.

Le deuxième carnet, daté de 1976, est constitué des notes prises par Didion quand elle s’est installée dans un hôtel à San Francisco pour couvrir le procès de Patty Hearst. L’auteure revient sur la figure de sa grand-mère, ses lectures, et sur son appartenance à cette Californie depuis qu’elle a traversé pour la première fois le Golden Gate Bridge.

Les deux textes nous permettent de mieux comprendre l’Amérique de ces années-là, et de ce fait, l’Amérique de Trump, dans ce court livre brillant où l’acuité du regard de Didion fait toujours mouche.

L'avis des critiques: 

C’est passionnant de voir comment elle, californienne « à la pointe », grande représentante du gonzo journalisme, cherche à aller voir qui sont restés le plus immobiles. Ce texte pourrait passer pour anecdotique mais est extraordinaire ; un très grand écrivain s’y révèle à chaque page, avec cet art de faire vivre chaque détail, chaque personnage. Et c’est un document sur la société américaine toujours très actuel, sur cette division presque anthropologique, de la société américaine, une réciprocité de l’étonnement souvent conflictuelle. Florent Georgesco

On sent ce besoin de toujours ramener l’intime, et cette mise à distance, presque une discipline, qu’elle se donne face à l’étrangeté absolue, avec une grande honnêteté. On voit à la fois le travail littéraire en train de se faire et la construction d’un ethos de journaliste. Il est parfois dérangeant d’avoir devant soi toutes ces images tellement investies par la fiction, pour nous. C’est autant Joan Didion qui regarde le sud que le sud qui la regarde, elle et nous. Lucile Commeaux

Dans ces notes est contenu tout ce qui fera ce style de Didion, avec notamment la rapidité du style, très acéré, qu’on retrouve chez d’autres par la suite. J’ai quelques réserves, sur un plan plus moral, sur sa position d’entomologiste se baladant dans les bas-fonds. Je n’ai pas toujours senti son objectivité journalistique. Elle ne nous donne à lire que ce qu’elle, Joan Didion, veut y voir. Jean-Christophe Brianchon

J’avais un doute sur la nature même du livre : ces notes, remaniées, avec préface, etc. Mais au fil de ma lecture son épaisseur m’est apparue, cette matière, avec la question noire au centre. Arnaud Laporte. 

" Des raisons de se plaindre" de Jeffrey Eugenides (Editions de l'Olivier)

" Des raisons de se plaindre" de Jeffrey Eugenides (Editions de l'Olivier)
" Des raisons de se plaindre" de Jeffrey Eugenides (Editions de l'Olivier)

Traduction : Olivier Deparis

Présentation de la maison d'édition : « Tomasina pouvait juger de la fécondité d’un homme à son odeur et à son teint. Une fois, pour amuser Diane, elle avait ordonné à tous les individus de sexe masculin de tirer la langue. Ceux-ci s’étaient exécutés sans poser de question. Comme toujours. Les hommes _aiment_être objectifiés. »

La gent masculine, voilà le sujet des nouvelles qui composent Des raisons de se plaindre. Leurs petites lâchetés, leur mauvaise foi, leurs erreurs et leurs errances. Leurs soucis d’argent, leurs peines de cœur et leur compétition sexuelle… mais aussi leur charme, leur maladresse. On n’aimerait pas forcément croiser ces personnages dans la vraie vie. Mais l’humour et la cocasserie les rachètent. En somme, ils nous ressemblent.

L'avis des critiques:

Ces nouvelles ont une vraie cohérence thématique, avec des antihéros masculins assez  proches. C’est un panorama déprimant et jouissif de voir toutes ces raisons que les hommes ont de se plaindre, dans ces récits du déclin. Son style est assez classique, avec beaucoup de sarcasme sur les preuves de cette virilité fragile. Avec quand même parfois, les traces d’un certain moralisme. Lucile Commeaux

Je n’ai pas reçu ce livre comme traitant spécifiquement de la gente masculine, sans doute dû à la grande empathie de l’auteur envers ses personnages, dans leur petite médiocrité du quotidien. Cela favorise l’identification aux personnages, qu’ils soient hommes ou femmes. Jean-Christophe Brianchon

Je ne vois pas la dimension moralisatrice du traitement des relations hommes-femmes. Pour moi il y a une sorte de grâce poétique, de légèreté derrière la médiocrité et l’aspect angoissant, quelque chose d’aérien dans l’acception de la marginalité. Il y a une simplicité, une amplitude dans ces nouvelles récentes, par rapport aux nouvelles plus anciennes, plus compliquées. Un livre inégal donc, écrit sur trente ans. Florent Georgesco

Nous n’avons pas tous lu le même livre. Il me semble qu’il s’agit là aussi des petites victoires, in fine, des petites lueurs de la vie quotidienne. Arnaud Laporte

"L'enfant rouge" de Franck Venaille (Mercure de France)
"L'enfant rouge" de Franck Venaille (Mercure de France) Crédits : Corbis

Présentation de la maison d'édition : Ensuite je suis parti à la recherche de mon enfance. Tout se termine. Tout recommence. Je suis seul dans l’échelon ultime de la solitude…. Nous avons joué notre partition. Seul à s’en faire craquer les doigts. CRAC-CRAC-CRAC. J’ai pris un verre puis un autre. Avec cette discrétion propre à ceux qui, jour après jour, s’installent parmi des Guenilles. Guenilles laissées pour nous par les révolutionnaires virés des basses-fosses de la Bastille. Guenilles à vendre. Guenilles pour ne pas insister sur la solitude. Ce n’est pas rien. Nous avons joué notre partition. Je vous raconterai un jour ce qu’il en advint : vieux – vieux – vieux. En vrac. Il est indispensable d’écrire chaque soir. 

Faubourg Saint-Antoine, rue Paul-Bert, rue Basfroi, boulevard Voltaire : de la Bastille à République, Franck Venaille arpente l’Est parisien sur les traces de son enfance, son Moi-de-onze-ans, et sa vocation de poète. Monologue intime, L’enfant rouge contient toute la poésie de Franck Venaille qui nous fait entrevoir la beauté cachée derrière le quotidien.

L'avis des critiques:

Il nous emmène dans un tourbillon poétique total qui n’est pas toujours facile à suivre : dans ces rues de Paris, dans son enfance, dans ce qu’il est aujourd’hui. C’est presque une façon de tuer ce temps qui n’est plus, un temps familial, politique avec l’engagement communiste. En même temps, ce temps continue de vivre par cette écriture. C’est une manière de concevoir la poésie et la littérature. Jean-Christophe Brianchon

C’est un très grand prosateur poétique, un poète en prose. On souffre si on essaie de suivre, de savoir où l’on va. Mais il suffit de savoir qu’on est là pour entrer dans l’immédiateté de la sensation, du sentiment. On est pris dans un mouvement pur. Venaille a fortement contribué à redéfinir le lyrisme par la destruction de la prose. Avec ici cette dialectique de l’envol et de l’oiseau face à l’organisation politique, similaire à celle qui se joue chez Venaille entre le réel politique et l’évasion poétique, pour retrouver un réel plus intense. Florent Georgesco

On sent qu’il regarde vers les aînés, pour moi c’est une modernité lyrique qui date un peu aujourd’hui. C’est classique, cela s’inscrit dans une tradition. On oscille entre la dureté de l’enfance, et un élan, une vitalité de l’écriture. Avec aussi cette proximité avec la psycho-géographie. Lucile Commeaux

Il est plus connu pour son œuvre poétique que pour ses textes en prose libre. La dimension politique m’a passionné : cette constitution d’un être politique, qu’il partage avec d’autres comme Pierre Guyotat, presque comme une gémellité. Arnaud Laporte

>> LE COUP DE CŒUR DE FLORENT GEORGESCO : "Grands poèmes" de Marina Tsvetaeva (Editions des Syrtes)

"Grands poèmes" de Marina Tsvetaeva (Editions des Syrtes)
"Grands poèmes" de Marina Tsvetaeva (Editions des Syrtes)

Traduction et annotations : Véronique Lossky

Présentation de la maison d'édition : Avec les Grands poèmes en édition bilingue, Véronique Lossky a désormais achevé l’oeuvre de sa vie consacrée à Marina Tsvetaeva. La poétesse russe du XXe siècle est connue en France par la totalité de sa poésie lyrique. Née à Moscou à la fin du XIXe siècle, Marina Tsvetaeva commence à écrire des poésies à sept ans. Elle a été séduite assez tôt par une forme poétique longue ; non pas ses petites pièces de plusieurs quatrains exprimant une situation émotionnelle donnée, mais des œuvres poétiques beaucoup plus amples, de plusieurs centaines, voire de milliers de vers.

L’ouvrage contient vingt-et-un longs poèmes: les grands poèmes épiques, les contes d’inspiration folkloriques et les œuvres inachevées. Les grands poèmes correspondent à des étapes importantes de la biographie de Tsvetaeva, mais la transposition poétique est substantielle. (...)

C’est un événement éditorial de voir enfin traduite cette partie de l’œuvre de Tsvetaeva. La décomposition de la langue par le rythme et la prosodie est encore plus forte et visible dans ces grands poèmes proches du récit, que dans d’autres textes, sa poésie plus lyrique. Il y a une lutte entre le récit et le rythme. Cette parution vient également couronner le travail de la traductrice décédée Véronique Lossky. Florent Georgesco

Vos commentaires :

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Générique de l'émission : Sylvie Fleury & Sidney Stucki, "She devils on wheels", extrait de l'album "Sound Collaborations 1996-2008" (label Villa Magica Records).

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