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à gauche : "La Locandiera" (© Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française), à droite : "Kanata" (© Michèle Laurent)

Spectacle vivant : Absence et présence du texte théâtral, "c’est un théâtre d’aujourd’hui"

56 min
À retrouver dans l'émission

En cette veille de Noël, deux spectacles sont au programme de La Dispute : "La Locandiera" dans une mise en scène d'Alain Françon et "Kanata" de Robert Lepage. Lucile Commeaux consacre un Petit Salon au théâtre immersif et Marie Sorbier partage son coup de cœur pour un ouvrage de Joseph Danan.

à gauche : "La Locandiera" (© Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française), à droite : "Kanata" (© Michèle Laurent)
à gauche : "La Locandiera" (© Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française), à droite : "Kanata" (© Michèle Laurent)

Le Petit Salon de Lucile Commeaux : la France résiste au théâtre immersif

L'avis des critiques :

Il se prépare en ce moment à Paris un sacré projet : « Dau ». Un projet monstre pas très courant en France, où l’institution théâtrale n’est pas si friande de ce genre de théâtre immersif, comme cela peut-être le cas à Londres ou à New York. Il est vrai que le théâtre immersif s’apparente à bien des égards aux jeux vidéo. Pourquoi ce type de forme rencontre-t-il aussi peu de suffrages ? Lucile Commeaux

Parfois on observe une confusion entre théâtre immersif et déambulation. Il existe le théâtre appareillé, comme le théâtre immersif traditionnel qui casse la séparation entre les deux. En France on a tendance à être habitués à recevoir les choses et pas du tout à participer. On a également encore tendance à sacraliser le théâtre et donc ce quatrième mur qui n’est pas toujours percé de façon très pertinente. Marie Sorbier

On fait beaucoup plus de théâtre immersif sans le savoir. Il y avait une expérience assez réussie à Avignon en 2000 avec Hôtel Europa. On craint un peu en France le syndrome Disney, comme le gadget, la technologie. L’immersion n’est pas une panacée, mais pourquoi alors que de nombreuses compagnies ont cette ambition cela ne va plus loin ? Philippe Chevilley

"Kanata", jusqu'au 17 février au Théâtre du Soleil

"Kanata", Episode I, La Controverse, Théâtre du Soleil - Robert Lepage (© Michèle Laurent)
"Kanata", Episode I, La Controverse, Théâtre du Soleil - Robert Lepage (© Michèle Laurent)

De : Robert Lepage (Ex Machina)

Présentation officielle : C’est la première fois, en cinquante-quatre ans de son histoire, qu’Ariane Mnouchkine confie la troupe du Théâtre du Soleil à un metteur en scène invité – le Canadien Robert Lepage. La pièce imaginée par ce dernier assemble les fragments d’une vaste épopée retraçant deux-cents ans d’histoire de son pays — « kanata » est le mot iroquoien, signifant « village », qui a donné son nom au Canada — et scelle la rencontre, par comédiens interposés, entre deux géants de la mise en scène qui sont avant tout deux humanistes, convaincus que l’artiste doit être le témoin de son temps.

« Ottawa
Un tableau. Mystérieux et magnifique. Une Indienne. Du Canada. Une Autochtone. Un regard splendide, attirant, irrésistible. Une impératrice. Elle a un nom : Josephte Ourné. Le peintre aussi en a un. Joseph Légaré.
Un autre tableau de ce même Légaré : Paysage avec un orateur s'adressant aux Indiens. Cet orateur, on nous dit que c'est Edmund Kean, l'acteur, le théâtre même, tout de noir vêtu, comme un pasteur. Que fait-il là ? Devant un petit groupe de Hurons qui l'écoutent ? Colonise-t-il ? Prêche-t-il ? Récite-t-il du Shakespeare ? Envahisseur ? Bonimenteur ? Ou acteur ?
Est-il, ce qu'il est, un sacré coureur de jupons, qu'un public pudibond et hypocrite chasse un jour de sa seule patrie, la scène, et force à l'exil. Il ira, de huées en huées, et cela c'est vrai, tout comme le reste d'ailleurs, jusqu'au Canada, et au Canada jusqu'au Québec, et au Québec, toujours poursuivi par ses déboires féminins, jusqu'aux Hurons. Qui vont l'aimer, lui accorder le titre honorifique de chef et même lui offrir un nom : Alanienouidet. Ce qui voulait dire à peu près Flocons de neige tourbillonnant dans une rafale de vent et se voulait une description de son style de jeu.
Leyla Farrokhzad, la conservatrice du Musée, et Jacques Pelletier, commissaire de celui du Quai Branly, nous ont appris tout cela et, quoiqu'ils en pensent, n'en ont pas fini avec les portraits et les péripéties.
Colombie Britannique
Une forêt splendide et sereine. Une maison longue. Entrent des bûcherons. Hurlements des tronçonneuses.
Vancouver
Un quartier "populaire et sympathique", pensent Miranda et Ferdinand, une jeune artiste peintre et son compagnon, un jeune acteur plein d'enthousiasme, qui viennent d'emménager dans le loft de leur rêve, loué à prix d'or à une tenancière chinoise.
Où l'on fait connaissance du dit quartier. Le centre d'injections. Rosa, la travailleuse sociale, Tanya, l’héroïnomane. Le poste de police. Des femmes disparaissent. Autochtones, toutes.
Environs de Vancouver
Une porcherie. Un homme boit sa bière. Cris de ses cochons. Ils mangent.
Vancouver et la suite
Le théâtre dira comment mais sachons seulement que Tanya et Miranda se sont rencontrées et que cette dernière se sent des responsabilités. Sachons aussi que Tanya est une enfant adoptée et qu'elle parle persan avec sa mère adoptive. Le monde est petit, décidément. Et le serial killer tout proche. Et puis Tobie qui tente de faire un documentaire sur ce quartier ''si populaire et si sympathique''. Le théâtre dira comment. Et la controverse. »
Ariane Mnouchkine, septembre 2018

Avec : Shaghayegh Beheshti, Vincent Mangado, Sylvain Jailloux, Omid Rawendah, Ghulam Reza Rajabi, Taher Baig, Aref Bahunar, Martial Jacques, Seear Kohi, Shafiq Kohi, Duccio Bellugi-Vannuccini, Sayed Ahmad Hashimi, Frédérique Voruz, Andrea Marchant, Astrid Grant, Jean-Sébastien Merle, Ana Dosse, Miguel Nogueira, Saboor Dilawar, Alice Milléquant, Agustin Letelier, Samir Abdul Jabbar Saed, Arman Saribekyan, Wazhma Tota Khil, Nirupama Nityanandan, Camille Grandville, Aline Borsari, Man Waï Fok, Dominique Jambert, Sébastien Brottet-Michel, Eve Doe Bruce, Maurice Durozier

L'avis des critiques :

Cette écriture est assez bien cousue. Le fait d’avoir 32 comédiens semble toutefois représenter une difficulté pour Robert Lepage. Il y a beaucoup de travail et certaines scènes ne sont pas très bien jouées. Cela me fait pourtant plaisir de voir un discours universaliste au théâtre. C’est un théâtre populaire qui veut dire des choses simples et répond de manière sensible à la polémique. Philippe Chevilley

Il est compliqué d’arriver en tant que spectateur alors que tout le monde au Théâtre du Soleil porte cette polémique sur ses épaules. J’aime beaucoup le travail de Robert Lepage et j’ai trouvé ce spectacle un peu lisse. On se laisse prendre par la maestria de ce qui est montré sur scène, mais je n’ai ressenti aucune émotion. J’ai regardé ça comme un spectacle bien fait. Marie Sorbier

Il y a dans la pièce deux gestes identifiables dès le départ : le fait de faire une histoire sur le temps long avec un rythme qui fonctionne bien et puis un geste d’auto-justification qui s’inclut à mon avis de manière très malhabile au spectacle. Le discours est d’un simplisme assez désarmant. L’humanisme de Robert Lepage n’a plus de sens pour décrire la société aujourd’hui. Il y a un gros problème de geste politique. Lucile Commeaux

J’ai été désarmé par le simplisme du discours notamment avec cette séquence de l’artiste peintre. On a l’idée que les morts ne sont pas morts tant que l’art et la culture continuent à apporter leur mémoire. Pour moi la séquence assez belle est paradoxalement cette séquence de Tai-chi. On a ici Narcos Canada en version ultra-simplifiée. Arnaud Laporte

"La Locandiera", jusqu'au 10 février à la Comédie-Française (salle Richelieu)

"La Locandiera" (© Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française)
"La Locandiera" (© Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française)

De : Carlo Goldoni Mise en scène : Alain Françon Traduction : Myriam Tanant

Présentation officielle : « Je n’ai peint nulle part ailleurs une femme plus séduisante, plus dangereuse que celle-ci ». Avec Mirandolina, Carlo Goldoni crée l’un des premiers rôles-titres féminins dans l’histoire de la Comédie Italienne : une femme d’esprit au charme naturel redoutable.

« Je n’ai peint nulle part ailleurs une femme plus séduisante, plus dangereuse que celle-ci », prévient Goldoni dans sa préface à La Locandiera. Avec Mirandolina, il crée l’un des premiers rôles-titres féminins dans l’histoire de la Comédie Italienne, relevant de surcroît de l’emploi des servantes. Assurément, cette femme d’esprit a un charme naturel redoutable auquel succombent les voyageurs qui séjournent dans son auberge, notamment un comte et un marquis. Mais leur concurrence est bientôt perturbée par la présence d’un chevalier dont la misogynie et les manières sauvages agacent la jeune femme et aiguisent sa sensibilité : elle n’aura d’autre rêve que de conquérir son cœur et d’assouvir ainsi son propre désir de vengeance. « Sirène enchanteresse » au caractère frivole, héroïne d’une pièce féministe a-t-on pu dire, la Locandiera outrepasse toutefois ces catégories. Entre l’incarnation du verbe avoir (le Comte, qui a acheté son titre) et celle du verbe être (le Chevalier), Mirandolina affirme le concept de liberté, la réussite par le travail : elle incarne le verbe faire, comme l’explique Myriam Tanant qui signait ici sa dernière traduction.

Dans le prolongement d’un compagnonnage initié en 1986 avec la Troupe qu’il met ici en scène pour la neuvième fois, Alain Françon révèle la grâce incomparable de cette œuvre qui tient à la fois de la complexité des sentiments, des classes sociales et des genres.

Avec : Florence Viala, Coraly Zahonero, Françoise Gillard, Clotilde de Bayser, Laurent Stocker, Michel Vuillermoz, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Noam Morgensztern, Thomas Keller

L'avis des critiques :

Dans l’évolution du décor, il y a quelque chose d’une radicalisation des enjeux qui est assez spectaculaire. Cela commence avec une comédie de mœurs assez moliéresque. Florence Viala apporte une gravité à cette espèce de marivaudage. J’ai été très impressionnée par cette mise en scène. Je pense qu’il y a un vrai propos sur les personnages féminins de théâtre. Lucile Commeaux

Cela fait longtemps que Françon se contente de faire des murs obliques avec deux portes qui suffisent à la mise en scène. Je n’ai plus besoin de clamer mon amour pour Florence Viala. Je n’avais jamais vu Stéphane Varupen dans ce type de rôle, or cela lui va très bien. J’ai passé un agréable moment et me suis un peu demandé pourquoi monter cette pièce. Il ne m’a pourtant pas paru que cette production apportait matière à penser. Arnaud Laporte

Je trouve que c’est un spectacle sans surprise. On voit un spectacle classique monté de façon très intelligente avec une lecture des textes toujours étonnante. Cela m’a toutefois plombée, je trouve cette fin un peu terrible. Ce qui me manque dans les mises en scène d’Alain Françon, c’est une urgence, une instantanéité. Marie Sorbier

Il y a une élégance et la volonté de faire un théâtre qui vient de la Commedia dell Arte, mais qui a une dimension sociale. Ce n’est pas une pièce féministe, mais elle pose quand même à travers son héroïne les problèmes des femmes dans cette société de l’époque. C’est une comédie bienveillante qui décolle un peu vers la fin. Ce qui m’a amusé c’est cette ébauche de décor du 18ème siècle. Philippe Chevilley

>> LE COUP DE CŒUR DE MARIE SORBIER : « Absence et présence du texte théâtral » de Joseph Danan (Actes Sud)

"Absence et présence du texte théâtral" de Joseph Danan (Actes Sud)
"Absence et présence du texte théâtral" de Joseph Danan (Actes Sud)

Présentation de la maison d'édition : Après avoir examiné la manière dont s’articulent texte et geste de mise en scène (Qu’est-ce que la dramaturgie ?, 2010), Joseph Danan s’est posé la question de l’évolution de la scène théâtrale vers la performance comme art du présent (Entre théâtre et performance : la question du texte, 2013). Dans ce nouvel essai critique, spectacle après spectacle, l’auteur poursuit sa réflexion, analyse les processus de création et l’écriture d’artistes majeurs de la scène contemporaine pour dresser un bilan des mutations du texte dramatique.

S’il a été transformé par la scène au cours des dernières décennies, le texte cristallise aujourd’hui les tensions d’un monde théâtral en quête de sa place : présence ou absence ?

Cela peut paraître un peu universitaire ou didactique, en fait pas du tout ! Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce texte, c’est qu’il se lit presque comme un roman. C’est un théâtre d’aujourd’hui. Il est très agréable de pouvoir s’immerger dans ses exemples tandis qu’il interroge la sémantique. Marie Sorbier

Vos commentaires :

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Générique de l'émission : Sylvie Fleury & Sidney Stucki, "She devils on wheels", extrait de l'album "Sound Collaborations 1996-2008" (label Villa Magica Records).

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