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Portrait de Louis XIV, Galerie des Offices, Florence
Épisode 3 :

L’éducation des princes

53 min
À retrouver dans l'émission

Dans les années 1640 se forme la notion d'éducation royale. Quelles étaient les dimensions spécifiques de l'éducation des princes ?

Françoise-Athénaïs de Rochechouart, marquise de Montespan (1640-1707), entourée de ses enfants
Françoise-Athénaïs de Rochechouart, marquise de Montespan (1640-1707), entourée de ses enfants Crédits : Fine Art Images/Heritage Images - Getty

Emmanuel Laurentin et Anaïs Kien s'entretiennent avec les historiennes Pascale Mormiche, Christine Mongenot et Dominique Picco.

A l'époque de Louis XIV, les princes étaient confiés aux femmes jusqu'à l'âge de 7 ans, âge auquel ils "passent aux hommes" selon la formule consacrée. Pascale Mormiche revient sur cette période charnière du milieu du XVIIe siècle au cours de laquelle se forge la notion d'éducation royale :

Pascale Mormiche : Dans les années 1640, la notion d’éducation royale est en train de se créer. Elle va se distinguer de l’éducation de la noblesse. Les intellectuels qui entourent Richelieu, et ceux qui entoureront plus tard Mazarin, vont évoluer vers une éducation princière qui n’est pas une éducation dévote, mais religieuse. Il est question de former prioritairement un roi très chrétien, et ensuite il faut former un roi qui ait la capacité de connaître presque tous les savoirs, savoirs qui eux-mêmes sont en train de se créer au milieu du XVIIe siècle. On n’est donc pas dans un système figé, on est dans un système très évolutif, il faut que ce petit roi en devenir devienne un futur dirigeant qui connaisse toutes les nouvelles technologies de son époque.

Qu’il soit prêt et vêtu à sept heures, puis qu’il se mette à l’étude, jusqu’à neuf, aille prier Dieu en l’église et au sortir de là soit libre jusqu’à onze heures, heure de son dîner. A une heure de l’après-midi qu’il rentre en son étude jusqu’à trois, puis soit libre jusqu’à six, heure de son coucher et son souper jusqu’à neuf.              
Sur les princes, 1780

Je tiens que l’histoire est l’école des princes et que le nôtre y doit être nourri pour y apprendre à vivre et la manière de bien faire sa charge et de se rendre meilleur par l’imitation ou l’hommage aux autres. C’est où il trouvera des yeux pour tous ceux qui seront sous son obéissance. Sa connaissance est si utile et nécessaire que, la savoir parfaitement, c’est vivant notre vie, vivre celle des autres qui ont vécu et acquérir les siècles tout entiers par l’emploi de la lecture d’un petit nombre d’heures.          
Héroard, Introduction à l'institution du prince

Pascale Mormiche : L’histoire dont il est question ici n’est pas la matière que nous connaissons, c'est une matière littéraire, une lecture des historiens, il faut la voir davantage comme une forme de réflexion philosophique. On n’apprend pas une histoire chronologique quand on est prince, on apprend une histoire qui donne des solutions pour l’avenir sur des sujets précis. L’histoire est fondamentale mais elle est apprise thématiquement pour trouver une information, pour voir quelle solution avait choisi le prince prédécesseur de la dynastie. Il faut aussi apprendre au prince à se méfier de l’histoire à savoir y réfléchir pour pouvoir élaborer lui-même sa propre stratégie et sa propre histoire.

Comme l'explique encore Pascale Mormiche, quand Louis XIV va éduquer son fils le Grand Dauphin, il va s’apercevoir que l’histoire diplomatique, la science politique ont besoin d’être structurées par des historiens professionnels. Le roi va alors se tourner vers les intellectuels de Richelieu d’abord, puis vers les académiciens de l’Académie royale, qui contribueront à former une équipe éducative, organisée autour de la figure du précepteur royal, chargé de l’histoire sainte et de l’histoire de la dynastie, et qui une fois choisi, ne changera pas.

Un jour à Rueil ayant remarqué qu’en tous ses jeux, il faisait le personnage du valet, je me mis dans son fauteuil et me couvris, ce qu’il trouva si mauvais qu’il alla se plaindre à la reine, ce que je souhaitais, aussitôt elle me fit appeler. Je lui dis que puisque le roi faisait mon métier, il était raisonnable que je fisse le sien et que je ne perdrais rien au change, qu’il faisait toujours le valet dans ses divertissements et que c’était un mauvais préjugé. La reine, qu’on avait pas encore prévenue là-dessus, lui en fit une rude réprimande.              
La Porte, 1649

Christine Mongenot : On est là face à une pédagogie assez moderne, c’est une sorte de jeu de rôle que l’on fait jouer au prince. En effet, au XVIIe siècle, on commence à découvrir ces possibilités d’une pédagogie plus pratique, qui dépasse l’enseignement par le discours. La pédagogie jésuite notamment a apporté certaines pratiques ludiques comme les jeux de cartes ou le théâtre. Cette évolution s’accompagne aussi de toute une réflexion sur l’enfant, sur la façon dont il développe sa raison.

Une vision sommaire de l'éducation pendant le Grand Siècle pourrait évoquer seulement l'austérité de sévères leçons religieuses. Le divertissement n’était pourtant pas absent de la pédagogie de cette époque comme le montre ce texte de Fénelon que commente Christine Mongenot :

Le moins qu’on peut faire des leçons en forme, c’est le meilleur ; on peut insinuer une infinité d’instructions plus utiles que les leçons mêmes dans des conversations gaies… La manière d’enseigner à écrire doit être à peu près de même…Ecrivez-moi un billet, dira-t-on, mandez telle chose à votre frère ou à votre cousin : tout cela fait plaisir à l’enfant, pourvu qu’aucune image triste de leçon réglée ne le trouble… Remarquez un grand défaut des éducateurs ordinaires : on met tout le plaisir d’un côté et tout l’ennui de l’autre ; tout l’ennui dans l’étude, tout le plaisir dans les divertissements. Que peut faire alors un enfant, sinon supporter impatiemment cette règle, et courir ardemment après les jeux ? Tâchons donc de changer cet ordre ; rendons l’étude agréable, cachons-la sous l’apparence de la liberté et du plaisir…      
Fénelon, De l’éducation des filles, 1687

Christine Mongenot : On voit ici la naissance d’une pédagogie souriante ! Le système des représentations est en train de changer : l’enfant n’est plus considéré comme un adulte imparfait qu’il faudrait corriger. On commence à le considérer comme un ensemble de potentialités, et à s’appuyer sur ce qu’on considérait avant comme des imperfections ou des facilités comme le goût du jeu par exemple, pour en faire un levier éducatif.

Une "pédagogie souriante" qui n'était pas forcément en vogue à Saint-Cyr, autre institution emblématique du siècle de Louis XIV, destinée à l'éducation des jeunes filles, comme le rappelle Dominique Picco :

Dominique Picco : A Saint-Cyr, la réalité est un peu plus austère, même si des plages de récréation existaient. A partir de 1691, Madame de Maintenon se rend compte que la cour qui vient assister aux représentations d’Athalie et d’Esther de Racine, introduit beaucoup trop de divertissement au sein de son institution, et la maison se referme sur elle-même. Le théâtre continue d’avoir sa place, même si les pensionnaires ne jouent plus pour un public extérieur. Le théâtre continue d’être important parce qu’il permet d’apprendre à ces jeunes filles de bien parler la langue française. 

Textes lus par Mélodie Orru

Intervenants
  • maître de conférences à l'université de Cergy-Pontoise, spécialiste de de Mme de Maintenon
  • historienne, enseignante dans le secondaire, spécialiste de l’histoire de l’éducation XVIIe-XVIIIe siècle des élites et des princes ; l’histoire des Cours ; la circulation des hommes et des idées dans les Cours.
  • maîtresse de conférence en histoire moderne à l’université Bordeaux 3
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