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1945, un monde éclaté sort de la guerre. Hors-série Le Monde Histoire numéro 47, avril 2015
Épisode 1 :

Grand entretien avec Serge et Beate Klarsfeld

52 min
À retrouver dans l'émission

Pour ouvrir cette semaine de la Fabrique "Sortir de la Seconde Guerre mondiale", Emmanuel Laurentin s'entretient avec Beate et Serge Klarsfeld à l’occasion de la sortie de leurs mémoires croisées de 45 ans de militantisme pour la mémoire des victimes de la Shoah.

Les avocats Serge et Beate Klarsfeld à Paris en 2019.
Les avocats Serge et Beate Klarsfeld à Paris en 2019. Crédits : Christian Böhmer/ Picture Alliance - Getty

Les mémoires de Beate et Serge Klarsfeld (Fayard-Flammarion) ne nous racontent pas seulement la poursuite des criminels nazis et de leurs collaborateurs français qu'ils ont menée sans relâche à partir des années 1960 mais elles sont également une traversée du XXe siècle qui nous conduit de Bessarabie à Berlin, en passant par La Paz, Cologne, Bonn, Damas, Tel Aviv, Prague, Varsovie, Buenos Aires et bien d’autres capitales encore.

Emmanuel Laurentin : Votre travail commun a consisté à faire reconnaître à l’Allemagne et à la France l’immensité du crime perpétré par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Quel regard portez-vous sur l'évolution de cette compréhension depuis 60 ans ?

Serge Klarsfeld : L'évolution est énorme. Aucun déporté rescapé des camps n’aurait pu imaginer qu’un jour l’Allemagne serait une grande démocratie capable d’exprimer, comme vient de le faire la chancelière Angela Merkel lors de sa récente visite à Dachau, qu'elle "n’oublierait jamais les crimes du nazisme". Quant à la France, au sortir de la guerre, le rôle du régime de Vichy comme complice des nazis dans les arrestations des Juifs n’était absolument pas mis en lumière, ou seulement de façon superficielle dans le cadre des procès extraordinaires de Pétain ou de Laval mais ce n’était pas resté dans la mémoire des Français. 

Emmanuel Laurentin : Dans les années 1960, vous avez inventé ce qu’on appelle des registres d’action comme par exemple vous enchaîner à un arbre pour protester contre l’antisémitisme en Pologne. Ou plus spectaculaire encore, la célèbre gifle que vous administrez le 7 novembre 1968, en plein congrès du parti chrétien-démocrate, au chancelier allemand Kurt Georg Kiesinger, qui avait participé à la propagande nazie à l’époque

Beate Klarsfeld : Quand j’ai giflé Kiesinger pendant ce congrès, je savais qu’il y avait un danger pour moi. Heureusement, la tribune était assez large pour me permettre d'y accéder et ses gardes du corps ne pouvaient pas tirer sur moi sans risquer de le toucher aussi. Mais vous avez la tension de réussir alors vous oubliez la peur physique. Avec le temps et grâce à cette gifle, je suis devenue la bonne allemande, celle qui est entrée dans les manuels d’histoire. C’est resté parce que c’était un acte symbolique mais aussi historique.

Pourquoi ? 

Beate Klarsfeld : Cette gifle a servi à mobiliser. Parce que même des gens comme Rudi Dutschke à Berlin trouvait que ce n’était pas nécessaire de se concentrer sur Kiesinger parce qu’il y avait d’autres nazis partout. Alors qu’après la gifle, pendant sa campagne électorale qui a suivi, Kiesinger ne pouvait plus faire un seul discours sans être interrompu par des jeunes qui criaient "Kiesinger nazi !"

Aviez-vous conscience alors que par votre action vous pouviez changer la donne historique ?

Beate Klarsfeld : Cela dépendait de quel côté de la frontière. Je me souviens d'être allée dans la cour de la Sorbonne en 1968 pour dire que ce n’était pas en France que se déroulaient les événements historiques, mais en Allemagne. Parce que si Kiesinger tombait, Willy Brandt pouvait devenir chancelier et comme il était prêt à reconnaître les conséquences de la Seconde Guerre mondiale en Europe, cela pouvait ouvrir la voie à la réunification de l’Allemagne et changer la nature de la guerre froide. Mais personne ne m’écoutait, ni Daniel Cohn-Bendit, ni Alain Krivine, pour eux le combat était en France. En 1969, Kissinger a perdu les élections et Willy Brandt a été élu et à la place d’un chancelier ex-nazi actif, est arrivé Willy Brandt qui est allé s’agenouiller au ghetto de Varsovie, qui a reconnu les conséquences de la Seconde Guerre mondiale. Je l’ai accompagné lors de sa visite officielle au camp de Buchenwald en 1970, puis à Erfurt, à Kassel aux réunions avec les Allemands de l’Est, et je suis même allée aux Nations Unies à Genève apposer les deux drapeaux allemands pour dire que l’Allemagne avait sa place au sein de cette organisation.

Etait-il difficile de ne pas tomber soi-même dans la violence ? Dans les années où la notion de violence politique était facilement mobilisable dans une Europe marquée par le terrorisme d’extrême-gauche des Brigades rouges en Italie, de la RAF en Allemagne ou d’Action directe en France.

Serge Klarsfeld : Notre combat consistait avant tout en un bras de fer avec la classe politique allemande. Il s’agit pour nous de faire voter par le parlement allemand une loi qui ratifier un accord, une convention judiciaire franco-allemand et qui permet enfin après une vingtaine d’années de juger les criminels nazis qui ont opéré en France. il faut ensuite faire appliquer cette loi par la justice. Donc il fallait convaincre les dirigeants allemands que s’ils ne font pas ce que nous demandons, cela se terminera par une tragédie sanglante, on aurait pu si on avait été violents, on aurait pu commencer par liquider physiquement les criminels nazis que l’on a fait juger au procès de Cologne en 1980 mais ce n’était pas notre but. Cela aurait été un règlement de comptes alors que ce que nous voulions, c’est que la société allemande dans son ensemble, c'est à dire pour partie les enfants de ces criminels, les jugent, les condamnent et que le Parlement allemand vote cette loi.

Comment la question de mettre au jour la responsabilité du régime Vichy s’est-elle ajoutée à ce premier combat de la traque des criminels nazis en Allemagne ?

Serge Klarsfeld : Autour de Beate et moi, s’était groupés les fils et filles de déportés juifs de France, un groupe de gens de ma génération, qui eux avaient eu essentiellement affaire à la police française sous l'Occupation. Moi j’avais eu la chance, comme Simone Veil, d’être à Nice, donc je n’ai eu affaire qu’à des Allemands, en septembre 1943, quand ils sont entrés dans la ville. Mais la plupart des autres juifs de ma génération gardaient une blessure très vive vis-à-vis de la France parce que c'est de la police française qu'ils avaient eu peur. Une fois que le procès de Cologne a permis que les criminels allemands seraient condamnés, nous avons fait le vœu de changer la mémoire de Vichy. A l’époque dans les manuels scolaires du secondaire, il n’y avait rien sur le fait que la rafle de Vel d’Hiv avait été opérée exclusivement par la police française, rien sur sur le fait que 10 000 juifs avaient été extradés de la zone libre directement vers Auschwitz, ni sur sur le sort des 11 000 enfants français déportés. Alors on a dit on va changer tout cela. Et on s’est appuyé pour cela sur de grandes affaires judiciaires : on a déclenché les grandes affaires Leguay, Papon, Touvier, Bousquet, on les a menées à bien. Il y a eu deux grands procès, le procès de Paul Touvier en 1994 et le procès de Maurice Papon en 1998. Et puis ensuite deux affaires dont les péripéties ont beaucoup ému les Français, autour de René Bousquet, un ancien collaborateur assassiné en 1993, et autour de Jean Leguay, le chef de la police de Vichy , mort avant que son procès n'ait pu avoir lieu. En 15-20 ans, on a ainsi changé la mémoire de Vichy en France.

Intervenants
  • Avocat, fondateur de l'Association des fils et filles des déportés juifs de France.
  • militante anti-nazie, travaillant pour la mémoire de la Shoah

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