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Patrouille militaire dans les rues de Raïs, dans la banlieue d'Alger, après le massacre qui a fait plus de 300 morts le 29 août 1997
Épisode 2 :

Le traumatisme de la décennie noire

52 min
À retrouver dans l'émission

Depuis le 22 février, des milliers d'Algériens manifestent contre le pouvoir en place. Pour faire cesser cette contestation, celui-ci ne cesse de rappeler les violences meurtrières liées au terrorisme islamique qui déchirèrent le pays tout au long de ce qu'on appelle la "décennie noire".

Patrouille militaire dans les rues de Raïs, dans la banlieue d'Alger, après le massacre qui a fait plus de 300 morts le 29 août 1997
Patrouille militaire dans les rues de Raïs, dans la banlieue d'Alger, après le massacre qui a fait plus de 300 morts le 29 août 1997 Crédits : Scott Peterson/Liaison - Getty

Au début des années 1990, l'histoire de l'Algérie est marquée par un épisode de violence qui va durer dix ans et faire entre 150 000 et 200 000 victimes. Une période sombre aujourd'hui brandie comme un épouvantail par le pouvoir en place pour tenter de faire taire tout mouvement de contestation. Mais que désigne aujourd'hui pour les historiens ce terme de « décennie noire » ? A-t-elle trouvé son terme avec le processus d'amnistie des terroristes amorcé par le régime algérien dès 1999 et réaffirmé avec la Charte pour la paix et la réconciliation nationale promulguée en 2005 ? 

Emmanuel Laurentin et Séverine Liatard s'entretiennent avec Lætitia Bucaille, professeure de sociologie à l'INALCO et auteur de Le pardon et la rancoeur. Algérie-France, Afrique du Sud : peut-on enterrer la guerre ? (Payot) et Tristan Leperlier, chercheur associé au Centre européen de sociologie et de science politique (EHESS/CNRS) et auteur de Algérie, les écrivains dans la décennie noire (CNRS éditions).

1988, 1991, 1992. Quand commence la guerre civile ? Pourquoi le choix d'une date renvoie-t-il à une lecture politique de cette décennie noire ?

Tristan Leperlier : Le choix d'une chronologie est éminemment politique. Retenir le 11 janvier 1992 [l’annulation du second tour des élections législatives, après la victoire du Front islamique du salut au premier tour] équivaut à privilégier l'arrêt du processus électoral et à désigner les militaires - et le coup d'état - comme éléments déclencheurs. Choisir juin 1991 c’est au contraire braquer le projecteur sur le FIS et associer la guerre civile à la grève générale lancée par ce parti. Enfin, remonter aux émeutes populaires de 1988 - qui ont abouti à la démocratisation et à la libéralisation du régime - revient à établir un lien entre remise en cause du pouvoir et guerre civile. Cet argument « 1988 » a été mobilisé par le FLN en 2011 notamment, au moment des Printemps arabes, pour endiguer toute contestation. On le voit, ces trois jalons historiques marquent des oppositions politiques marquées entre les acteurs.

Même le terme de guerre civile fait débat. Le pouvoir algérien désigne cette période sous le terme de "tragédie nationale"...

Lætitia Bucaille : Le choix qui a été fait par le pouvoir c’est l’oubli et le silence. Employer le terme de guerre civile revient à reconnaître un combat fratricide. Or depuis la guerre d’indépendance, le parti au pouvoir a toujours eu à cœur de démontrer l’unanimité de la nation, et il s’agit de maintenir cette fiction à tout prix. Parler de "tragédie nationale" c’est faire comme si les dieux s’étaient ligués contre l’Algérie. Je pense au contraire que le terme de guerre civile est justifié parce que le pouvoir a armé des civils qui se sont constitués en groupe de légitime défense pour défendre leur quartier, leur village. Et les "patriotes", les anciens moudjahidines de la guerre de libération nationale, ont également repris du service pour épauler l’armée dans sa lutte d'assèchement des maquis islamistes. 

Les intellectuels et les écrivains algériens ont-ils constitué une cible particulière de la violence islamiste ?

Tristan Leperlier : Oui. Même si avant l’assassinat de Tahar Djaout en 1993, les intellectuels algériens, à l’image de Kateb Yacine, figure pourtant de l’écrivain engagé, ont beaucoup de mal à prendre position. En effet, 30 ans après l’indépendance, critiquer à l’international le régime FLN revenait encore à donner du grain à moudre aux revanchards français. Cet assassinat va marquer le début d’une nouvelle compréhension de la guerre civile en tant que guerre contre l’intelligence, avec cette opposition entre ceux qui défendent « le » livre, le Coran, et ceux qui se battent pour le livre dans sa diversité, la littérature. Les assassinats d'écrivains et de journalistes ne sont plus perçus comme des dommages collatéraux mais comme le cœur d'un d’un programme plus vaste dont l’enjeu est la prise de pouvoir par le FIS. Jusqu'à cette prise de conscience, les intellectuels avaient une lecture anachronique de ces violences, héritée de leur expérience de lutte pour la liberté d’expression dans les années 80. En effet, jusque-là, les fondamentalistes étouffaient les intellectuels par la censure. Mais là, les islamistes les tuent. 

Les archives diffusées concernent les écrivains algériens Tahar Djaout (1954-1993), Rachid Boudjedra et Mohamed Dib (1920-2003). 

Musiques diffusées

  • Lounès Matoub, Kenza
Intervenants
  • Professeure de sociologie et vice-présidente l'Inalco,chercheuse au Centre d'études en sciences sociales sur les mondes africains,américains et asiatiques (CESSMA).
  • chercheur associé au Centre européen de sociologie et de science politique (EHESS/CNRS)

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