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Qu'est-ce que l'enseignement jésuite ?
Épisode 2 :

Qu’est-ce qu’une éducation jésuite ?

52 min
À retrouver dans l'émission

Au milieu du XVIe siècle, les jésuites, fondés à Rome par Ignace de Loyola, ont été à l’origine du modèle éducatif de l’enseignement secondaire tel qu’il fonctionne aujourd’hui encore en France et dans la plupart des pays du monde.

Qu'est-ce que l'enseignement jésuite ?
Qu'est-ce que l'enseignement jésuite ? Crédits : Christian Ender - Getty

Emmanuel Laurentin s'entretient avec Philippe Rocher, chargé de mission Recherche et Action culturelle à l’Université de Bourgogne et Bruno Poucet, enseignant-chercheur à l’université de Picardie-Jules Verne.
 

Comment expliquer que les jésuites soient devenus un ordre synonyme d’éducation ?

Philippe Rocher : Le projet initial de la Compagnie de Jésus n’était pourtant pas d’enseigner mais de former de jeunes religieux. L’ambition d’Ignace de Loyola était d’abord d’être un apôtre, d’aider les âmes. Ce n'est qu'ensuite qu'on va adjoindre à ce projet des élèves qui ne se destinent pas à être jésuites. 

Bruno Poucet : Ignace n’est pas à proprement parler un pédagogue au sens où il n’a pas de doctrine précise. Il va reprendre des idées présentes à l’époque en les rationalisant : la création de la classe, l’organisation de la classe en équipes, le rôle fondamental de l’émulation, etc. Et la Ratio studiorum n’est pas un programme mais plutôt une organisation des études, chose complètement nouvelle à l’époque.

Qu’est-ce qui explique le succès d’un enseignement où l’antiquité classique tenait une si grande place ? 

Philippe Rocher : En effet, cet univers totalement inactuel peuplé d’habitants qui s’appelaient Socrate, Alexandre ou Démosthène et où l’on parlait latin, est l’héritage du grand mouvement humaniste de la fin de Moyen Age dans lequel a baigné la Compagnie de Jésus à sa naissance. Mais cet humanisme pose problème à ces réformateurs religieux dans la mesure où cette antiquité classique n’est pas chrétienne. Il va donc s’agir de retourner les éléments de cette modernité humaniste pour la christianiser, et surtout de retrouver dans les auteurs classiques comme Cicéron les techniques oratoires. La culture de l’Antiquité est convoquée pour faire passer la vertu : c'est un monde où l’art oratoire et la capacité de convaincre son interlocuteur prévalent.

L’enseignement jésuite a donc inventé le débat contradictoire à l’école ?

Philippe Rocher : Certes, les élèves sont invités à débattre mais les règles sont strictes. Car il ne faut pas offrir à ceux qui sont en cours de formation l’exposé de doctrines inutiles. Et il faut attendre qu’ils soient suffisamment formés pour pouvoir réagir, exprimer un esprit critique. On sent ici toute la prudence d’Ignace de Loyola qui a été soupçonné par l’Inquisition et emprisonné. Le professeur doit faire connaître, suggérer, mais attendre que l’élève soit en mesure de discuter, de critiquer ce qui serait considéré comme étranger à l’opinion commune de l’Eglise. Il y a cette idée très forte qu’il faut relayer ce qui est communément professé et réserver la lecture de certains ouvrages à des esprits avertis. D’où la nécessité d’expurger les textes, voire d’empêcher la lecture d’ouvrages interdits.

Bruno Poucet : Et par conséquent, lorsque les textes classiques sont trop licencieux, on les réécrit sans vergogne ! Cette même prudence qui avait provoqué le succès de la Compagnie, va, à terme, provoquer ses difficultés et stériliser en quelque sorte son enseignement. Par exemple quand la nouvelle physique de Newton va être discutée, certains jésuites novateurs vont essayer de la présenter mais ils vont être condamnés. Le siècle des Lumières va dérouter les jésuites, leur enseignement des classiques conçu au XVIIe siècle n’est plus adapté à ce siècle qui voit se développer les nouvelles sciences.

Les textes lus par Daniel Kenigsberg étaient extraits des Écrits d'Ignace de Loyola (trad. M. Giuliani, Desclée de Brouwer, 1991) et de la Ratio studiorum (ou plan des études) qui expose les fondements du système éducatif jésuite à la fin du XVIe siècle.

Collège de Billom, premier collège jésuite fondé en France en 1555 (Puy-de-Dôme)
Collège de Billom, premier collège jésuite fondé en France en 1555 (Puy-de-Dôme)

Et pour la première fois, cette émission a fait l'objet d'un exercice de sketchnoting, réalisé par Caroline Jouneau-Sion.

L'émission du 29 janvier "sketchnotée" par Caroline Jouneau-Sion
L'émission du 29 janvier "sketchnotée" par Caroline Jouneau-Sion Crédits : Caroline Jouneau-Sion - Radio France

Musiques diffusées

  • Marc Antoine Charpentier, Salve Regina des Jésuites H.27, motet à voix seule et à 2 voix (extrait), Concerto vocale, dir. René Jacobs
  • Contre les Jésuites, extrait de Histoire de France par les chansons (vol. 7, Régence et Louis XV), int. Paul Barré
Intervenants
  • Professeur en sciences de l'éducation à l'Université de Picardie Jules Verne
  • chargé de mission Recherche et Action culturelle à l’Université de Bourgogne
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