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Jardin de la maison de Louis-Ferdinand Céline à Meudon (Hauts-de-Seine)
Épisode 2 :

Entre littérature et politique, les écrivains d’extrême-droite, des années 1930 à l’épuration

53 min
À retrouver dans l'émission

Céline, Drieu La Rochelle, Rebatet : quels étaient leurs modes d'interventions ? Et comment la mémoire de ces écrivains d'extrême-droite et de la collaboration s'inscrit-elle dans notre histoire contemporaine ? Une émission élaborée à partir d'archives commentées par Gisèle Sapiro et Anne Simonin.

Jardin de la maison de Louis-Ferdinand Céline à Meudon (Hauts-de-Seine)
Jardin de la maison de Louis-Ferdinand Céline à Meudon (Hauts-de-Seine) Crédits : Patrick Deby/Gamma-Rapho - Getty

Emmanuel Laurentin poursuit en compagnie de ses invitées son questionnement autour des traces que la littérature laisse dans nos paysages et dans notre mémoire. Deuxième volet de cette série, consacré aux écrivains d’extrême-droite des années 1930 et notamment aux figures de Louis-Ferdinand Céline, Drieu la Rochelle, Lucien Rebatet et Charles Maurras - et à quelques uns de leurs lieux qui ne vont pas sans poser des problèmes de mémoire aujourd'hui.

L’épuration n’a-t-elle pas été un moment de vérité pour ces écrivains engagés du côté de la collaboration avec l’Allemagne ? Qui aurait dû clarifier l’héritage qu’ils nous laissent ?

Anne Simonin : « L’épuration » est la formule employée par l’extrême-droite. Il serait plus juste de revenir à la formulation employée par la Résistance qui est la « répression des faits de collaboration ». Ce sont les collaborateurs qui ont utilisé le terme d’épuration pour disqualifier cette période, pour dire qu’il n’y avait pas eu de justice possible dans le cadre d’une justice politique. Ce qui est faux. 

Gisèle Sapiro : Au cours de ces procès en cour de justice ou de ceux en indignité nationale, on voit les logiques de justification mises en œuvre par les différents protagonistes. Brasillach est le seul qui assumera clairement sa responsabilité de chef, de leader, à son procès. Tous les autres pensent ne pas avoir trahi la nation et se cherchent des justifications. Rebatet tente de présenter Les Décombres comme une simple confession. Céline va encore plus loin dans la dénégation de sa responsabilité, niant des faits pourtant avérés.

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La mairie de Martigues semble bien embarassée aujourd'hui par le patrimoine que représente le mas qui appartenait à Charles Maurras. Comment expliquer que la figure de l'écrivain collaborationniste puisse encore polariser les débats ?

Anne Simonin : Il y a chez Maurras une dimension d’avant-garde littéraire et de rapport à la langue qui fait que, par rapport à l’idéal de classicisme et aux valeurs de ces jeunes écrivains, il reste une plume de référence. Ces valeurs-là ne s’effacent pas, et dans un monde marqué par un mouvement d’autonomisation du champ littéraire, le talent reste de son côté. Et c’est cela qui va donner une sorte de "résilience" à la figure de cet écrivain. On voit bien à quel point il peut encore polariser, alors que son cas devrait être entendu. A la Libération, il a quand même été condamné à l’indignité nationale. Et lorsqu’on lui retirera sa Légion d’honneur il aura cette fameuse formule : « C’est la revanche de Dreyfus ». Alors dans son cas, j’ai un peu de mal de voir ce qu’il y aurait à commémorer. On peut commémorer son procès, mais commémorer sa naissance c’est malgré tout célébrer cette naissance.

Quant à Céline, il a participé lui-même de sa propre entreprise de réhabilitation ?

Anne Simonin : Après l’échec de Féérie pour une autre fois en 1954, Céline comprend qu’il doit faire sa publicité. En 1957, il décide d'incarner le maudit : il va travailler cette posture dans sa maison de Meudon avec ses chiens et ses houppelandes, comme à la télévision avec Pierre Dumayet, où il se présente dans un costume élimé avec un col de chemise trop grand. A ce moment-là, il orchestre son retour et invente « Siegmaringen » dans Un château l’autre. Ici c’est la fiction qui reconstruit l’Histoire : Céline écrit Siegmaringen avec un -e- parce qu'en allemand Sieg veut dire victoire. Et il entre dans cette logique de construction du martyre, se présentant comme la personne qui a le plus souffert. Mais qui est là aussi pour témoigner : il va prendre en charge ces 1142 collaborateurs et se découvre une vocation : celle de « redonner leur histoire à ces gens ». 

Après l’aversion de la Libération pour ces écrivains maudits, comment a commencé le processus de leur réhabilitation ?

Gisèle Sapiro : Jusqu’à la fin de la guerre, la notion de la « responsabilité » de l’écrivain est une notion conservatrice. Quand Paul Bourget l’utilise, c’est pour réduire la liberté de l’écrivain, l’empêcher de céder aux expérimentations littéraires, aux mouvements d’avant-garde. Mais après la guerre, à partir du moment où Sartre va théoriser la figure de l’intellectuel engagé avec l’existentialisme, on assiste à une réaction des écrivains de droite. La jeune génération des Hussards notamment attaque Sartre en l’assimilant à Paul Bourget, au motif qu’il est du côté de la morale et cherche à subordonner la littérature à la politique. Ces écrivains vont revendiquer au contraire une déresponsabilisation, en composant la figure de l’écrivain de droite comme étant celui qui a du style, de la distance critique, une certaine légèreté aristocratique.

Anne Simonin : Les Hussards sont une relève générationnelle. Mais la réhabilitation de la bibliothèque, elle a lieu vraiment dans les années 60. Là tout d’un coup, autour de Tel Quel, on va voir ressortir chez des écrivains qui se positionnent à l’extrême gauche du champ politique des références d’extrême droite : c’est Bernard Franck qui dit son amour pour Drieu la Rochelle, c’est Philippe Sollers qui écrit sur Céline. Là quelque chose se produit. Peut-être parce c’est le gaullisme triomphant, parce qu’on pense que tout ce qui s’est passé ne pourra pas se reproduire : on peut dire du mal du père mais qu’est-ce que c’est rassurant d’avoir papa aux commandes !

#Alphonse de Chateaubriant #Marcel Déat #caudillo #Thierry Maulnier

Archives diffusées

  • Charles Maurras, discours d'élection à l'Académie française, 1938
  • Pierre Drieu La Rochelle, récit de son voyage à Weimar à l'invitation du Congrès des écrivains, novembre 1942
  • Lucien Rebatet, meeting du Front révolutionnaire à Paris, 1943

Bibliographie

  • Colette Capitan-Peter, Charles Maurras et l'idéologie de l'Action française, Seuil, 1972
  • David Carroll, French Literary Fascism Nationalism, Anti-Semitism, and the Ideology of Culture, Paperback, 1998
Intervenants
  • sociologue, directrice de recherche au CNRS et directrice d'études à l'EHESS.
  • Historienne, chercheuse au CNRS
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