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Jean Starobinski (1920-2019)
Épisode 1 :

Un grand entretien avec Jean Starobinski

55 min
À retrouver dans l'émission

Interrogé chez lui en Suisse en 2006, l'historien livrait au micro d'Emmanuel Laurentin un peu de son immense savoir sur la nostalgie, entre médecine, littérature et philosophie.

Jean Starobinski (1920-2019)
Jean Starobinski (1920-2019) Crédits : Sophie Bassouls/Sygma - Getty

Emmanuel Laurentin est allé rencontrer Jean Starobinski chez lui en Suisse. L'historien livre ici un peu de son immense savoir sur la nostalgie, entre médecine, littérature et philosophie. L'entretien suit à peu de choses de près un chemin chronologique : de l'apparition même du mot de "nostalgie" jusqu'aux utilisations qu'en font les écrivains aux 18e et 19e siècles, le parcours permet de croiser Panckoucke, Rousseau, Beethoven, Brahms, Nerval, Balzac, Baudelaire, et même Heidi la petite fille des montagnes. On voit comment, sur deux siècles, le mot apparaît, se développe, et prend tour à tour des accents plus ou moins tragiques, appelant ou non à de la compassion : la nostalgie comme maladie (proche de l'idée de mélancolie), la nostalgie comme besoin viscéral de son milieu d'origine, la nostalgie comme quête d'une unité perdue. Comme une mythologie en somme, à laquelle la modernité et sa technologie ne nous permettent plus tout à fait de croire…

La nostalgie, une maladie ?

Jean Starobinski : En effet ! Elle occupe même de nombreuses pages dans les encyclopédies médicales dès le XVIIIe siècle. Il est passionnant de faire l’histoire de nos affects, de leur dénomination, de leur statut. Dans le passé, le sentiment lié à la perte d’un lieu cher, d’une patrie, que l’on retrouve déjà dans le Psaume 137 de la Bible était désigné sous le terme de « regret » (ou desiderium en latin), comme en atteste Le Livre des Regrets de Joachim Du Bellay. Mais au XVIIe siècle, la médecine, dans sa volonté d'inventorier toutes les maladies, décide que le regret en est une, et qu’il faut donc inventer un nom pour désigner ce mal du pays, ce Heimweh : un nom grec, un nom savant ! Après quelques tâtonnements - les termes nostomanie ou potopatridalgia ont été utilisés- c’est finalement Johannes Hofer (1669-1752), un médecin de Mulhouse, qui propose en 1688 le mot nostalgie. Beau, bien rythmé, il est fait pour vivre ! Il va ainsi se détacher très vite du vocabulaire médical auquel il était destiné.

Qu’est-ce qui explique que ce mal du pays devienne un sentiment si partagé dans la société du XVIIIe siècle ?

Jean Starobinski : Une convergence de causes. Il y a d'abord un fait social : l’essor des villes, l’appauvrissement des campagnes, c’est l’image d’Epinal du « petit savoyard» qui vit chichement à Paris. Pour être gagné par la nostalgie, il ne suffit pas d’être déraciné, il faut qu’à l’exil se surajoute la pauvreté. Il y a ensuite la découverte que la musique accentue la nostalgie. Rousseau par exemple évoque le ranz des vaches, cet air traditionnel fribourgeois interdit dans les casernes suisses car il causait la désertion de soldats nostalgiques de leurs alpages. Rousseau découvre que cette puissance ne réside pas dans la musique elle-même, mais qu'elle agit comme un signe mémoratif, une idée associée à d’autres souvenirs. A elle seule, elle évoque tout un paysage dont on est privé et qui manque et fait résonner un plus vaste système d'absences : l’enfance, la nature dont nous sommes déchus, une plénitude ancienne. On voit ainsi se mettre en place une convergence entre la notion médicale de nostalgie et une autre nostalgie "primitive" qui consiste à considérer le bonheur de l’humanité comme appartenant à un âge antérieur. On voit alors s’associer tous les regrets de paradis, d’unité, de plénitude, tout ce qui accuse une déchéance, la perte de quelque chose d’essentiel. 

Comment est-elle passée du rang de maladie à celui d'objet littéraire ?

Jean Starobinski : A un moment où se développe la société mécanisée, industrielle qui fait naître des espoirs vers le futur et où commence à se manifester la dialectique progrès/nostalgie,  un certain climat de régression et de regret devient prédominant. Et dans ce climat va apparaître une poésie de voyageur comme celle de William Wordsworth par exemple qui imagine les temps passés et déplore une perte beaucoup plus grande que celle du soldat qui a perdu sa patrie : une perte ontologique. Mais au-delà de Wordsworth, de Rousseau, une tonalité de regret s’installe dans la littérature jusqu’à culminer en 1857 avec Le Cygne de Baudelaire qui est le grand poème de la nostalgie. Dans l’Europe entière, se fait jour une manifestation d’inquiétude qu’exprime très bien un poète comme Keats devant le monde tel qu’il se profile après Newton : une vision mécanisée du monde, un monde dont les fées auraient été chassées, d’où ce besoin d’un retour vers les contes et les musiques populaires. Le motif devient porteur également pour les compositeurs, pour Brahms par exemple dont le Regenlied ou les Heimweh Lieder sont la quintessence de ce refus du déchirement qu’impose le monde nouveau en train de se construire autour de soi.

Intervenants
  • Ecrivain, philosophe et professeur d'histoire des idées à l'Université de Genève (1920-2019)
L'équipe
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