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Plan de Marseille en 1575, Braun and Hogenberg, Civitates Orbis Terrarum, II-12
Épisode 1 :

Marcel Roncayolo : "Marseille n'a jamais pensé ses échanges en fonction d'un drapeau"

53 min
À retrouver dans l'émission

Né à Marseille en 1926, le grand géographe Marcel Roncayolo installé à Paris dans les années 1940, n’a jamais perdu de vue sa ville natale dont il s’est servi pour analyser les grandes évolutions urbaines du XXe siècle.

Marseille vue du port
Marseille vue du port Crédits : Nicolas Daumas / EyeEm - Getty

Emmanuel Laurentin s'entretient avec Marcel Roncayolo, urbaniste et géographe, spécialiste de Marseille.

Emmanuel Laurentin : Marseille se présente aujourd’hui comme une grande ville portuaire, une capitale méditerranéenne. Mais cela n’a pas toujours été le cas. L'histoire de la ville ne révèle-t-elle pas au contraire un attrait très fort pour l’arrière pays, l’hinterland ?

Marcel Roncayolo : En effet. Même si Marseille a été en concurrence pendant longtemps avec Byzance puis Constantinople, ensuite avec Venise, mais son port n’avait de valeur particulière que parce qu’il contrôlait l’axe de communication avec la mer du Nord, c’est-à-dire l’axe du Rhône, et celui du Rhin et de la Seine dans une autre mesure. Marseille n’est pas un port de façade, c’est un port d’arrière-pays. Et d'autre part, les courants migratoires qui ont nourri sa population venaient majoritairement de l’intérieur. Le courant d’immigration italien c’est un courant alpin. C’étaient des paysans. Même chose pour l’immigration ardéchoise. Nous avons affaire à une population terrienne. Pendant longtemps Marseille n'a pas regardé la mer. C'est ce qui fait l'originalité de ce port. Le marseillais – et c’est une maladie qui se transmet de génération en génération et quelles que soient ses origines sociales - n’est pas un grand marin. Il ne monte pas sur un bateau pour le plaisir... sauf le dimanche. En revanche, c’est un homme qui aime aller chercher les gens d’en face. Il aime avoir des interlocuteurs de l’extérieur. L’ouverture de Marseille vers l’extérieur, elle s'est faite vers les hommes. La mer n’a été qu’un moyen. 

"La Méditerranée va devenir le lit nuptial de l’Orient et de l’Occident" écrit en 1832 dans son ouvrage "Système de la Méditerranée" l’économiste saint-simonien Michel Chevalier (1806-1879), chantre de la paix entre les nations

Emmanuel Laurentin : Quelles sont les grandes légendes fondatrices de la ville ?

Marcel Roncayolo : La grandeur de Marseille est avant tout antique, sans l’Antiquité il n’y aurait pas de Marseille. Gyptis bien sûr, mais surtout les explorateurs Pythéas et Euthymènes, qui ont réussi à gagner la mer du Nord pour aller chercher ses produits, l’ambre et le cuivre, sur les côtes de l'actuelle Grande-Bretagne. Mais ce sont davantage des récits épiques que des récits géographiques. On observe la même chose avec l’épisode de la grande peste de Marseille en 1720. La mémoire collective de cette ville est davantage une mémoire de ses hauts faits qu’une mémoire de ce qu’elle a été réellement. Ainsi, il est curieux de constater par exemple que Marseille a jeté une ombre totale sur sa période galérienne à l’époque de Louis XIV. Alors que certains historiens n’hésitent pas à expliquer Marseille par les galères ou presque, c’est un souvenir qui ne s’est pas perpétué en son sein, alors même que le quartier de Riveneuve et de l’Opéra ont été construits sur des terrains occupés par les bâtiments des galériens. Et plus près de nous, l’arrivée des Arméniens, des Juifs et des Grecs chassés de Turquie à la fin de la Première Guerre mondiale, et qui ont joué un rôle décisif dans la nouvelle composition de la population, cela n’est pas un souvenir qui s’est transmis non plus dans les familles.

Marseille est-elle une ville de l’Orient ?

Marcel Roncayolo : L'accentuation des relations avec le Levant qu’a permis l’inauguration du canal de Suez en 1869 n’est qu’un retour aux origines, le maillon d’une histoire de très longue durée. Puisque les Phocéens qui ont fondé la ville venaient d’Asie mineure. Le courant méditerranéen entre l’est et l’ouest est pour moi l’élément le plus permanent de Marseille, ne cessant de rejaillir régulièrement à la faveur de l’histoire. Ce qui a fait la grandeur de Marseille au XVIIe et XVIIIe siècles, c’est le commerce avec le Levant. Au départ, il y a eu le commerce des produits de luxe comme les soieries de Chine qui s’est ensuite transformé en celui des produits de base comme le sésame et l’arachide. Le commerce avec L’Inde, l’Indochine - avant qu’elle ne devienne une colonie - atteste que Marseille n'a jamais pensé en termes de drapeau français. En cela, sa bourgeoisie est proche de la bourgeoisie britannique, ce ne sont pas les colonies françaises qui ont fait sa fortune. 

Y a-t-il des idées fausses sur Marseille ?

Marcel Roncayolo : Souvent, on entend dire que Marseille est rebelle. Pour moi cela n’a pas beaucoup de sens. Il y a aussi toute une fausse histoire de Marseille bloquée sur cette idée que Paris est le danger, alors que Paris était vu au contraire comme le débouché de son commerce, son élément essentiel complémentaire.

En deuxième partie d'émission, Marcel Roncayolo est rejoint par l’un de ses élèves, le géographe Jacques Brun, pour débattre du rôle de Marseille dans l’histoire urbaine du XXe siècle.

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