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Détails : Louis XIV en Jupiter vainqueur de la Fronde (Poerson, c.1652) ; Portrait en pied de Louis XIV (d'après Lefebvre, c. 1670) ; Portrait de Louis XIV en costume de sacre (Rigaud, 1701).
Épisode 2 :

"Le roi est nu !"

53 min
À retrouver dans l'émission

Comment la monarchie a-t-elle joué avec l'ambiguïté de son incarnation dans un corps fait de chair et d'os, un corps à la fois banal et extraordinaire ? L'autorité perdure-t-elle quand le roi vieillit, quand il est malade ? Et qu'en est-il des corps "nobles" qui l'entourent et lui font face ?

Détails : Louis XIV en Jupiter vainqueur de la Fronde (Poerson, c.1652) ; Portrait en pied de Louis XIV (d'après Lefebvre, c. 1670) ; Portrait de Louis XIV en costume de sacre (Rigaud, 1701).
Détails : Louis XIV en Jupiter vainqueur de la Fronde (Poerson, c.1652) ; Portrait en pied de Louis XIV (d'après Lefebvre, c. 1670) ; Portrait de Louis XIV en costume de sacre (Rigaud, 1701). Crédits : - Getty

Deuxième temps de notre semaine consacrée à l'histoire du corps, pour cette émission d'archives Emmanuel Laurentin s'entretient avec Fadi El Hage et Stanis Perez autour du corps du roi, dans son face à face permanent avec le corps de la noblesse : un corps en majesté, sacré, et scruté ; devant des corps politiques, travaillés ou "décadents"...

"L'économie du réel" du corps du roi

Incarner infailliblement l'Etat, le pouvoir et l'autorité dans un corps mortel : le paradoxe de la royauté ne manque pas de sauter aux yeux de nos contemporains. Dans ce contexte, la moindre spécificité biologique ou physique a son influence : la voix de Louis XV, cassée et enrouée, l'amène à déléguer ses discours et donc à apparaître plus distant de la cour et des affaires du royaume. Le célèbre portrait en-pied de Louis XIV par Hyacinthe Rigaud, peint en 1701, est le reflet de ce paradoxe : le visage du roi vieillissant et atteint de goutte n'est pas idéalisé outre mesure, pour permettre son identification, éviter l'invraisemblance et le ridicule ; les jambes en revanche sont celles d'un jeune homme, pour ne pas diminuer la "royale virilité" du sujet. A la fois éphémère et extraordinaire, le corps du roi est au cœur d'un nombre important de procédés tentant de pallier sa nature mortelle, de la cérémonie du sacre à celle des funérailles, en passant par les rituels thaumaturgiques.  

A la fin du Moyen-Âge, il y a l'émergence de l'objet "corps" : le pouvoir s'incorpore. A l'époque de Saint Louis il s'incarne encore dans une logique métaphorique, symbolique, puisque le corps idéal du roi est un corps saint : on est dans une logique d'assimilation, d'association avec le corps du Christ. Mais au XIVème siècle, avec Charles VI, selon moi on passe de l'incarnation à l'incorporation : à un moment donné le blason ne suffit pas, il faut des portraits. Les sceaux hiéraldiques, ce sont des corps stéréotypés ; dans les miniatures, tous les gens se ressemblent, on les distingue au manteau fleurdelysé. A partir du XIVème siècle, apparaissent des portraits, des descriptions de plus en plus précises, et on peut se demander pourquoi il y a eu ce besoin d'identification qui se traduira ensuite par l'apparition du portrait des souverains sur les pièces de monnaie. Il se passe quelque chose quasiment un siècle avant la Renaissance : il y a une bascule en terme de représentation, de rapport au corps et même d'exercice du pouvoir. Prenons le cas de la numismatique à l'époque de Louis XIV : tous les dix ou quinze ans, le visage du monarque vieillit sur les pièces de monnaie, jusqu'à décrire un visage très fatigué. Stanis Perez

Au XVIIIème siècle, il y a cette ambiguïté fondamentale qui consiste à retrouver dans toutes les différentes les formes de publicité ou de propagande l'exaltation de la supériorité théorique du sang royal, fondée aussi sur sa généalogie remontant aux rois combattants ; supériorité qu'à l'époque aucun médecin ne se serait avisé de confirmer. Parce que pour les médecins, les chirurgiens, c'est un corps comme un autre ! Ce n'est bien sûr pas n'importe qui : c'est le roi, leur employeur, le garant de la stabilité de l'Etat ; mais lorsqu'il s'agit d'opérer, d'ausculter, de purger, c'est un patient comme un autre. J'ai essayé de montrer que tous les superlatifs que l'on utilise pour désigner les rois, les reines, etc., ces superlatifs sont réversibles. Heureusement qu'il y a encore des tableaux pour les glorifier, car dans la réalité les témoins s'aperçoivent que cela ne correspond pas du tout. On peut considérer que le portrait en pied de Louis XIV par Rigaud est une exaltation exceptionnelle de la monarchie ; mais il suffisait de le voir passer tel qu'il était au début du XVIIIème siècle pour constater la supercherie : il ne tient pas debout car il a la goutte, son manteau de sacre n'a pas été porté depuis 1654... C'est un "fake" complet ! Stanis Perez

Une noblesse dépossédée de l'héroïsme et de la vertu

Face à lui, la noblesse est un corps politique en entourant un autre, qui le protège et le regarde tout à la fois. Comment la noblesse négocie-t-elle jusque dans son corps ses privilèges, comment tente-t-elle de les justifier en incarnant physiquement des qualités supérieures, comment sa "bonne" tenue incarne-t-elle un rempart pour l'ordre monarchique ?

Au XVIIIème siècle, il y a un clivage entre différentes catégories de noblesses, entre noblesse d'épée et noblesse de robe, et ces rivalités ont abouti à des blocages sociaux qui feront accroître une crise de la noblesse. [...] "L'anacyclose" est un phénomène cyclique de changement et de descente en gamme des différents régimes pour après repartir de zéro, explicité dans Polybe, très lu et traduit dans ce milieu de XIXème siècle. Fadi El Hage

Il faut dire que le XVIIème siècle était marqué par le "courage collectif" : Guillaume d'Orange s'exclame à la bataille de Neerwinden "Oh ! l'insolente nation !", il y a l'idée d'un courage inhérent aux combattants français, notamment leurs officiers et leurs généraux qui donnent de leur personne. Progressivement on observe une sorte de perdition qui se produit, notamment avec l'oubli de certaines valeurs du fait de la paix, et il y a alors une élévation du courage individuel pour ériger des exemples qui doivent inspirer de plus grands groupes, une plus grande collectivité. Cet individualisme commence à mettre en valeur les "petits", les soldats qui font les actions qu'on leur commande et sans qui les succès ne peuvent être réalisés. On met en valeur les grenadiers, les sans-grades, il y a un basculement. La Révolution Française reprend ainsi des valeurs défendues bien avant elle, perverties et oubliées sous les règnes de Louis XV et Louis XVI. Fadi El Hage

Au XVIIème et XVIIIème siècle, on critique le roi, l'entourage du roi, et surtout les femmes : la favorite, la maîtresse qui est forcément une catin... Finalement on s'attaque aux femmes : on retrouve la femme comme bouc-émissaire d'une crise des repères, des symboles, du pouvoir. Avant de s'attaquer à Louis XVI on s'est attaqué à Marie-Antoinette, et avant elle à Madame de Maintenon et sa présupposée influence, et avant elle à Madame du Barry. Il y a une unité et une continuité dans cette diabolisation d'un éternel féminin fondé sur des clichés qui varient assez peu. L'objectif de ces critiques est de ramener le pouvoir à sa définition traditionnelle, qui est que le pouvoir est viril : dans une société traditionnelle, le pouvoir c'est les hommes. S'ils fréquentent trop les femmes, ils sont "débauchés", s'intéressent moins aux affaires de l'Etat, ne veulent plus aller à la guerre, et ça on le retrouve dès le XVème siècle : le déclin est attribué à une prise du pouvoir par les femmes. Ce rapport des rois aux femmes, et des femmes au pouvoir, est jugé comme absolument incompatible. Stanis Perez

Lectures par Sophie Daull :
- Montesquieu, "Considérations", Chapitre sur l'art de la guerre chez les Romains.
- Lamartine, "Mémoires inédits".
- Dumouriez, Galerie des aristocrates militaires, Londres, Chez les Marchands de Nouveautés, préface, 1790.
- Abel Hugo sur Napoléon Bonaparte, 1836.
- Edmond-Jean-François Barbier, Chronique de la Régence et du règne de Louis XV, 1857.
- Mathieu Marais, "Saint-Sulpice brûlée", Journal de Paris, 13 février 1721.

Intervenants
  • Historien moderniste, membre associé à l'IHMC et spécialiste d'histoire militaire
  • Professeur à l'université Paris 13.
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