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Représentation de l'agora athénienne, située sous l'Acropole (Merveilles du passé, 1934)
Épisode 2 :

Figures de la participation citoyenne dans la Grèce antique

53 min
À retrouver dans l'émission

Que signifie être citoyen dans la Grèce antique ? Participer à la vie politique de la cité ? Comment la question qui nous occupe toute cette semaine s’exprime-t-elle au Ve siècle ? N'a-t-on pas longtemps nourri des représentations erronées d'une figure univoque du "citoyen athénien" ?

Représentation de l'agora athénienne, située sous l'Acropole (Merveilles du passé, 1934)
Représentation de l'agora athénienne, située sous l'Acropole (Merveilles du passé, 1934) Crédits : The Print Collector/Print Collector - Getty

Emmanuel Laurentin et Séverine Liatard s'entretiennent avec Vincent Azoulay, directeur d'études de l'EHESS et Violaine Sebillotte-Cuchet, professeure d'histoire grecque à l'université Paris 1-Panthéon Sorbonne.

N'a-t-on pas longtemps nourri une représentation erronée autour de cette figure du "citoyen athénien" ?

Vincent Azoulay : En effet, et pour comprendre cette interprétation restrictive, il faut repartir de la prééminence du témoignage d'Aristote. Sa description de la citoyenneté au travers de la participation à la Boulè et à l'archê - c’est à dire au fait de détenir des magistratures, donc un certain pouvoir, ou de pouvoir juger - la restreignait de fait aux seuls mâles appartenant aux cercles civiques. Parce qu’elle consonait avec la conquête du suffrage universel en 1848 - Victor Hugo décrit dans ses discours le droit de vote comme une « émanation de la chair même du citoyen » - cette vision votocentrique aristotélicienne a profondément modelé le concept de citoyenneté tel qu’il a été utilisé pendant plus d’un siècle et demi.

Violaine Sébillotte : La réalité était un peu différente. L'élargissement de la documentation aux sources épigraphiques notamment a été fondamental pour repenser la citoyenneté. Si l’on ne se réfère qu’aux documents manuscrits issus des tribunaux athéniens, les femmes sont absentes. Pourtant, consulter un autre type de documentation fait apparaître d'autres acteurs, dont les femmes. Sur l'Acropole par exemple, on a retrouvé des inscriptions de noms de jeunes filles honorées à l'égal de citoyens morts au combat, ce qui prouve qu’elles étaient reconnues comme membres du dème. L’archéologie, qui a permis de retrouver des armes dans des sépultures féminines, nous apprend aussi que leur morphologie osseuse laisse penser qu'elles montaient à cheval. On sait donc qu'il existait des femmes soldats, des prêtresses respectées et importantes dans l'organisation de la vie religieuse, et même des femmes dynastes comme Pénélope, Aréthée, Clytemnestre, Artémise Ière qui, parce qu’elles étaient veuves ou que leur mari était parti faire la guerre, ont administré leur cité.

Vincent Azoulay : La participation à l'assemblée, dont on fait l'alpha et l'oméga de la démocratie athénienne était, pour la plupart des citoyens, au mieux intermittente. En 431, à l'apogée de la démocratie athénienne, la Pnyx, le lieu dédié au rassemblement des citoyens, pouvait contenir 6 000 personnes. Or il y avait 60 000 citoyens ! Cela vient tempérer l'image convenue de citoyens perpétuellement investis ! Si l'on doit trouver un critère définitoire à cette démocratie athénienne, ce serait plutôt le contrôle des élites. Celui-ci passait par des procédures draconiennes comme la reddition de comptes. La cité grecque nous donne un exemple de contrôle des mandants d'une puissance, voire d'une férocité, totalement surprenante par rapport à ce que l'on connaît aujourd'hui : des mandats d’un an seulement, et des comptes contrôlés en cours de charge et en sortie de charge. Ce contrôle des élites passait également des moyens plus informels comme la rumeur, ou les discussions entre amis, et là les femmes retrouvent une place. On voit à quel point tout cela déplace la réflexion sur la supposée centralité de l’assemblée dans la définition de la citoyenneté.

Pour aller plus loin...

Textes lus par Nathalie Kanoui

Intervenants
  • Directeur d’études à l’EHESS, directeur de la rédaction de la Revue Les annales, historien et anthropologue de la Grèce ancienne.
  • professeure des universités en histoire grecque à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, spécialiste du genre dans les mondes antiques
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