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Affiche du film de Sergei Eisenstein, Le cuirassé Potemkine (1925)
Épisode 32 :

L'art comme auxiliaire de la révolution / L'histoire comme outil d'émancipation ?

52 min
À retrouver dans l'émission

Actualité en histoire : l'exposition Rouge au Grand Palais à Paris ; actualité éditoriale également avec la parution chez Agone d'un essai co-signé Guillaume Mazeau, Laurence De Cock et Mathilde Larrère, L'histoire comme émancipation. Tout un programme.

Affiche du film de Sergei Eisenstein, Le cuirassé Potemkine (1925)
Affiche du film de Sergei Eisenstein, Le cuirassé Potemkine (1925) Crédits : Universal History Archive/UIG - Getty

L'art révolutionnaire communiste : entre avant-gardes et art officiel

Emmanuel Laurentin s'entretient avec Natacha Milovzorova, chargée de recherches au Centre Georges Pompidou et assistante du commissaire de l’exposition Rouge. Art et utopie au pays des Soviets et Valérie Pozner, historienne du cinéma russe et responsable de la programmation cinéma de l’exposition. 

Le besoin de s’accrocher aux faits semble s'exprimer dans tous les mouvements artistiques contemporains d'une période révolutionnaire. Comment cette passion pour le réel s’incarne-t-elle dans les années qui suivent la Révolution russe ?

Natacha Milovzorova : A partir de 1917, les artistes de l’avant-garde se tournent vers ce qui se déroule sous leurs yeux et explorent des formes d'art plus proches de la vie quotidienne. On note d'ailleurs dans ces années-là une baisse de l’intérêt pour la fiction. Les gens s’intéressent à l’actualité. D’où le slogan du mouvement factographique : "Nous veillons sur le fait".

Valérie Pozner : La factographie touche la photographie bien sûr, mais aussi le cinéma. Un grand nombre de cinéastes de fiction comme Lev Koulechov, Dziga Vertov ou Esther Choub vont se mettre à réaliser - ou à remonter - des images d’actualités. Ce refus de la fiction, par le biais de la revendication d'un jeu "non joué", va durer jusqu'au début des années 1930. 

Guillaume Mazeau : Les révolutions sont des moments de crise au cours desquelles les informations sont incertaines, les rumeurs circulent, on a besoin de savoir ce qu’il se passe pour agir. Au moment de la Révolution française aussi, la plupart des représentations produites par les artistes ont la volonté de coller au réel, dans une sorte de veine hyperréaliste.

Valérie Pozner : Les artistes russes vont être à l’avant-garde de cette idée d’une rénovation profonde de la société, du mode de vie - et même de l’individu - contenue dans le projet communiste. A partir de 1921, on assiste à un mouvement qui rompt avec la conception de l'objet d'art comme produit esthétique destiné à la consommation passive du spectateur, qui aspire à fusionner l’art avec la vie, à élaborer des formes que pourront s’approprier les individus et qui transformeront totalement leur manière d’être au monde.

Les historiens ont-ils un rôle politique à jouer ?

  • Actualité des essais : Laurence De Cock, Mathilde Larrère et Guillaume Mazeau, L’histoire comme émancipation, Agone 

Transformer l'être au monde des individus ? Cela peut-il être aussi le projet émancipateur de la recherche en histoire ? Cette discipline peut-elle, parce qu'elle permet de mettre au jour les rapports de domination, participer de leur annihilation ? Emmanuel Laurentin s'entretient de ces questions avec Guillaume Mazeau, maître de conférences en histoire à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Laurence De Cock, historienne et enseignante à l'occasion de la parution de leur manifeste L’histoire comme émancipation (Agone).

Laurence De Cock : Dans la lignée d’historiens comme Edward Palmer Thompson, Natalie Zemon Davis ou Howard Zinn - celle d'une pensée marxiste renouvelée -  nous revendiquons une manière d’écrire l’histoire qui se donne comme ambition de redonner ses lettres de noblesse à la place du peuple dans l’Histoire, à ses résistances, ses acteurs anonymes.

Cela signifie-t-il qu'une histoire populaire doive s'affranchir du recours à toute figure historique ?

Laurence De Cock : On peut recourir aux personnages historiques mais la question c’est qu’est-ce que l’on en fait ? Est-ce qu’on les utilise pour masquer ceux dont on dit qu’ils n’ont pas de nom ? Ou  pour essayer de saisir ce qu’ils incarnent ? On peut très bien écrire une histoire émancipatrice avec Jeanne d’Arc  - si l’étude du personnage aide à comprendre le pouvoir pendant la Guerre de Cent ans - comme on peut maintenir des mécanismes d'aliénation avec Louise Michel si on en fait une héroïne de la Commune, au détriment de ses compagnons de lutte. 

A l’heure où la parole des savants, des élites en général, est largement remise en question, comment l’historien peut-il prétendre faire œuvre d’émancipation par son travail ? Est-il possible de déclarer à des dominés « l’histoire que je pratique peut vous émanciper » ? 

Guillaume Mazeau : Aujourd’hui il n’est bien sûr plus question de s’ériger en avant-garde, à la manière de ces historiens missionnaires, ces hussards qui, après la Révolution française, ont cherché à convertir par l’histoire les Français à la République. Nous ne sommes pas dans une démarche de conversion. Mais si nous sommes conscients que notre parole est relative, nous ne voulons pas oublier non plus que l’une des missions de l’historien reste la transmission. Faire de l’histoire populaire c’est aussi savoir la partager : mettre à la disposition de tout le monde des ressources, et dans une langue claire. Sans arrogance. 

Nous retrouvons ensuite Catherine de Coppet pour sa chronique "La Fabrique de l'autre" : aujourd'hui, le mot "catalan".

Intervenants
  • historienne d'art, commissaire d'exposition
  • historienne du cinéma russe et soviétique, chargée de recherches au CNRS (Arias)
  • Historienne, professeure, membre du Comité de Vigilance face aux usages publics de l’histoire.
  • Maître de conférences à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

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