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Graffiti réalisé par les graffeurs Zag et Sia d'après La liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix, Paris, mars 2016
Épisode 2 :

1789, une révolution parmi d'autres ?

51 min
À retrouver dans l'émission

Pourquoi, plus de deux cents ans après son bicentenaire, débat-on encore de la Révolution française ? Pour le comprendre, l'historien italien Antonino De Francesco analyse la façon dont elle est devenue la référence ultime de notre vie politique mais aussi de celle de nombreux autres pays.

Graffiti réalisé par les graffeurs Zag et Sia d'après La liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix, Paris, mars 2016
Graffiti réalisé par les graffeurs Zag et Sia d'après La liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix, Paris, mars 2016 Crédits : Joël SAGET - AFP

Longtemps considéré comme l’élément central de la culture politique et historique de la modernité, Antonino De Francesco a estimé le moment venu pour dresser un bilan et proposer une nouvelle lecture de deux cents ans d’interprétations et de débats autour de la Révolution française.

Antonino De Francesco : Les penseurs politiques du XIXe siècle n’ont cessé de proclamer que la Révolution française a été quelque chose d’unique. Et ils n’avaient pas tort tant il est vrai que grâce à l’extension révolutionnaire au-delà de l’Hexagone, elle a représenté un exemple vivant et précis pour beaucoup d’autres états-nations qui se sont formés au XIXe siècle en Europe.

#Jules Michelet #Adolphe Thiers #Danton

Emmanuel Laurentin : Entre 1880 et 1940, les historiens français sont pris dans cette idée que l’histoire de la Révolution peut servir de miroir pour l’histoire en train de s’écrire en France et en Europe.

Antonino De Francesco : Oui, et quelle extraordinaire prétention ! Mais si l’on songe au rôle que la discipline historique a joué tout au long du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle, c’était légitime. A cette époque, l’histoire était la discipline qui servait à légitimer la naissance des états-nations et à définir la culture politique nationale de chaque pays européen. Les historiens jouent alors un rôle qu’ils ont perdu par la suite. La crise de la discipline historique a déterminé la crise du rôle de l’historien dans la société.

#Marc Bloch

Emmanuel Laurentin : Et aujourd'hui, conserve-t-elle encore ce caractère de centralité ?

Antonino De Francesco : La fortune de la Révolution française a sans doute culminé au moment de son bicentenaire. Avec la chute du Mur de Berlin et la fin de la guerre froide, la Révolution - entendue au sens de « Liberté, égalité… »- semblait être LE un point de référence pour l’Europe entière et le monde occidental. Mais les années qui ont suivi ont démontré que les choses étaient plus compliquées que ça. Tout a changé même avant même la crise financière, dès le début du XXIe siècle : elle a commencé à être mise en question en tant qu'élément déterminant de la modernité. La crise de la modernité a entraîné la crise de la Révolution française comme sujet fondateur de l’Europe contemporaine. Et à partir de 1989, elle n’a pas eu assez de force pour devenir le point de référence d’une culture européenne qui se disait capable de se confronter avec son passé. On a forgé l’équivalence – à mon avis facile et néfaste - entre modernité et excès de la modernité. Alors si la révolution était la modernité, dans cette modernité, il y a aussi le racisme, le colonialisme, les autoritarismes, le fascisme et le communisme. Une fois la modernité mise en crise, la révolution ne pouvait plus rester le point de référence pour dire que l’Europe pouvait encore garder une identité forte et des valeurs profondes et justes. Ainsi, la crise de l’Europe a impliqué aussi la crise de la Révolution française.

#Edmund Burke #Joseph de Maistre #Filippo Buonarroti #Gracchus Babeuf

N’est-ce pas une bonne chose de vouloir dépassionner les études révolutionnaires ?

Antonino De Francesco : Au contraire, la querelle entre furetistes et vovelliens leur a fait beaucoup de tort parce qu’on a fait ensuite comme si la Révolution française était un sujet froid, qui pouvait être abordé d’une façon technique. Mais si on lui enlève sa valeur idéologique et sentimentale, on finit par en faire un sujet comme les autres. Et c’est justement ce que les nouvelles tendances de l’historiographie font : la global history, en la replaçant dans un âge des révolutions atlantiques en particulier, nous dit qu’elle est une révolution comme les autres. En 2004 par exemple, l’historien Christopher Bayly affirme qu’elle est un moment de passage comme beaucoup d’autres. Mais moi je pense que sans elle, il n’y aurait pas eu de révolution haïtienne, il y a une question de primauté, on ne peut pas tout mettre sur le même plan. Il faut distinguer où est la racine et où est le résultat. Pour moi qui suis « né » historiquement avec la Révolution française qui à l’époque était considérée comme l’un des thèmes les plus importants pour quelqu’un qui voulait faire de l’histoire, je constate qu’aujourd’hui ce n’est plus le cas et j’en ressens de la mélancolie et une certaine amertume. 

#François Furet #Michel Vovelle #Christopher Bayly #Annie Jourdin

Musiques diffusées

  • Marc Ogeret, Not' bon roi s'plaît z'à Paris
  • Didier Barbelivien, Peuple de géants
Intervenants
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