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Pirates, forbans, flibustiers, boucaniers, corsaires, et écumeurs : quelles histoires derrière les visages burinés des "Frères de la Côte" ?
Épisode 2 :

De Rome à la Cilicie : une république des pirates ?

52 min
À retrouver dans l'émission

Quand Ulysse pille le pays des Cicones, au sud de la Thrace, est-il un "pirate" ? Retour sur une période historique, l'Antiquité, au cours de laquelle la "profession" de pirate était considérée comme licite ou presque, et constituait en tout cas la forme la plus élémentaire du commerce maritime.

Pirates grecs attaquant un navire marchand (détail d'un vase peint retrouvé à Cisra/Caere, Cerveteri, Italie)
Pirates grecs attaquant un navire marchand (détail d'un vase peint retrouvé à Cisra/Caere, Cerveteri, Italie) Crédits : Archiv Gerstenberg/Ullstein bild - Getty

Emmanuel Laurentin et Victor Macé de Lépinay s'entretiennent avec Claude Sintès, archéologue, directeur honoraire du Musée départemental Arles antique et Catherine Wolff, professeure d'histoire romaine à l’Université d’Avignon.

« Les Grecs d’autrefois, ainsi que les Barbares installés en  bordure du continent et dans les îles, s’étaient mis, dès que les relations maritimes eurent pris quelque développement, à pratiquer la piraterie. A leur tête se trouvaient des chefs qui  n’étaient pas des hommes de peu. Ces pirates cherchaient, outre leur profit personnel, les moyens d’assurer la subsistance des  faibles. Ces activités n’avaient encore rien de déshonorant ;  mieux, elles apportaient la gloire. On voit aussi chez les poètes du vieux temps qu'on ne manquait jamais, quand un navire abordait, de demander aux hommes d’équipage s’ils étaient des pirates. Cela suppose que ceux auxquels s’adressait la question ne voyaient rien d’ignominieux dans cette industrie, et que ceux qui avaient la curiosité de la poser n’y mettaient rien d’outrageant. » Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse

Dans L’Esprit des lois, Montesquieu affirme que tous les Grecs sont des pirates. La piraterie ne fait-elle vraiment l'objet d'aucune condamnation morale jusqu’au Ve siècle avant notre ère ?

Catherine Wolff : En effet, la piraterie était considérée comme un moyen comme un autre de faire fortune. Si l’on se réfère à Homère, on voit qu’Ulysse au cours de son voyage de retour vers Ithaque se comporte comme un pirate : attaquant des localités de Thrace pour y dérober du butin avant de s’en retourner sur son navire.

Claude Sintès : Pour les Grecs, le pirate n'est pas une figure négative en effet. Aristote dans ses Economiques n’hésite pas à dire qu’il est un commerçant comme les autres, pratiquant juste une forme d’action plus violente ! Sur le grand marché de Délos, sorte de "hub" au croisement de toutes les routes maritimes de Méditerranée, les pirates sont des commerçants « insérés » : ils s'acquittent des taxes réglementaires et si les marchands "honnêtes" savent que la marchandise a été dérobée, les esclaves kidnappés, tout le monde trouve son compte dans ces affaires.

Dionysos se libérant des pirates qui l’avaient capturé. Détail d’une mosaïque du III 3e siècle avant J.C. conservée au Musée du Bardo de Tunis (Tunisie)
Dionysos se libérant des pirates qui l’avaient capturé. Détail d’une mosaïque du III 3e siècle avant J.C. conservée au Musée du Bardo de Tunis (Tunisie) Crédits : Giorgio Lotti/Archivio Giorgio Lotti/Mondadori Portfolio - Getty

Comment le pirate passe-t-il du statut de « commerçant inséré » à celui d’« ennemi du genre humain » pour reprendre la formule de Cicéron ?

Claude Sintès : A partir du IIe siècle avant J.C, cette piraterie artisanale se mue en une piraterie généralisée... et les pirates commencent à pulluler en Méditerranée. Si cela intéresse les Romains au début, notamment parce que la mise sur le marché de nombreux esclaves à petit prix est un élément économique de poids, peu à peu, les pirates se regroupent, rassemblent une flotte de plus en plus importante jusqu’à créer une sorte de « république pirate » sur les côtes de Cilicie, l’actuelle Turquie et vont jusqu'à couper les routes qui approvisionnent en blé les cités romaines. D’une figure relativement neutre - voire positive : celui qui accumule du butin grâce à son courage, un peu comme un soldat - le pirate évolue vers une figure qui fait de lui l'ennemi à abattre. Une évolution politique qui trouvera son apogée en 100 avant JC quand Rome promulgue des lois piratiques destinées à punir les pirates où qu’ils se trouvent, et à demander à toutes les cités qui lui sont liées de refuser tout commerce avec ces navires, et de pratiquer une sorte d’embargo sur ces marchandises.

Catherine Wolff : Et dans la littérature, comme on le voit chez Plaute ou chez Térence, il va devenir cet être "hors civilisation", cette créature sanguinaire qui n’a aucun idéal et qui n’aime rien d'autre que répandre le sang et brûler les navires, bref une figure archétypale à ranger parmi les dangers de la navigation, au même titre que les naufrages et les tempêtes.

Les extraits de l’Histoire romaine de Théodore Mommsen, Histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide, des Ephésiaques de Xénophon d’Ephèse, Les vies de César de Suétone sont lus par Nathalie Kanoui.

Bibliographie

Claude Sintès, Les pirates contre Rome

Les pirates contre RomeClaude SintèsLes Belles Lettres, 2016

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