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Les expositions universelles du XIXe siècle vont contribuer à l'élaboration d'une culture artistique partagée comme d'un "bon goût européen" (ici exposition universelle de Paris, Grand Palais, 1900)
Épisode 2 :

L’Europe comme espace culturel : la construction d’un imaginaire partagé au XIXe siècle

52 min
À retrouver dans l'émission

Emmanuel Laurentin s'entretient avec les historiens Christophe Charle, Béatrice Joyeux-Prunel et Emmanuelle Loyer de la construction d’un culture commune dans l'Europe du XIXe siècle par le biais de la diffusion d'oeuvres littéraires, de la musique ou encore des arts plastiques.

Les expositions universelles du XIXe siècle vont contribuer à l'élaboration d'une culture artistique partagée comme d'un "bon goût européen" (ici exposition universelle de Paris, Grand Palais, 1900)
Les expositions universelles du XIXe siècle vont contribuer à l'élaboration d'une culture artistique partagée comme d'un "bon goût européen" (ici exposition universelle de Paris, Grand Palais, 1900) Crédits : Epics/Getty Images - Getty

Emmanuel Laurentin s'entretient avec Christophe Charle, professeur d'histoire contemporaine à l'Université Panthéon-Sorbonne, co-directeur de l’ouvrage collectif L’Europe, encyclopédie historique (Actes Sud, 2018), Béatrice Joyeux-Prunel, maîtresse de conférences en histoire de l'art contemporain à l'Ecole normale supérieure de Paris et Emmanuelle Loyer, historienne, professeur à Sciences Po.

Peut-on dire que le XIXe siècle voit la naissance de ce qu’on appellerait aujourd’hui une culture de masse en Europe ? Grâce à l'essor de la traduction et de l'édition notamment ?

Emmanuelle Loyer : Au début du XIXe siècle, la France est, avec la Grande-Bretagne, l’une des deux grandes puissances littéraires : toute l’Europe est abreuvée de romans français et britanniques qui sont lus dans les salons jusqu’à Cracovie ou Saint-Pétersbourg. C’est au cours de ce siècle que le roman va se mondialiser. Et c’est peut-être en cela qu’il devient un genre « européen », c’est à dire à la fois national et supranational. Il va être capable d’exprimer le « roman familial » propre à chaque nation, et en même temps les écrivains européens ne vont cesser de se copier les uns les autres.

L’Europe du XIXe siècle n’est-elle pas traversée pour la première fois par cette tension entre nationalismes et internationalisme ?

Christophe Charle : En effet, on a d’un côté les « grandes » nations qui servent de modèles aux nouvelles, les vieilles métropoles aux jeunes capitales : tout le monde veut se doter d'écoles des Beaux-arts, de salles de concert, de salons, etc. D’autre part, il y a la volonté de ne pas se laisser coloniser face à l’importation massive d’œuvres étrangères rendue possible par l’essor des traductions, et de construire une littérature nationale qui se distinguerait de ces grands modèles. Comme en Russie où, bien que tous les grands auteurs parlent français, ils essaient de construire un roman qui ne soit ni du Balzac, ni du Zola, ni du Victor Hugo, qui traduise la spécificité russe tout en utilisant des procédés appris auprès des auteurs étrangers. On retrouve le même processus en Italie avec d’Annunzio, très impliqué dans la vie cultuelle française mais qui essaie d’inventer un roman italien, ou en Espagne avec Pérez Galdós qui fait du Zola espagnol. Il faut faire la synthèse entre une inspiration venue d’ailleurs et la volonté de construire sa différence. D’autant que sur le marché du livre, la compétition éditoriale est vive entre ces grands auteurs français ou anglais traduits partout et des auteurs nationaux qui n’ont pas (encore) la même aura.

Affiche française de Guillaume Tell, opéra de G. Rossini, l'un des premiers compositeurs à connaître un succès européen
Affiche française de Guillaume Tell, opéra de G. Rossini, l'un des premiers compositeurs à connaître un succès européen Crédits : DEA / J. L. CHARMET/De Agostini - Getty

Quel rôle vont jouer les expositions universelles et leurs grandes expositions d’art sur la construction d’un goût européen ?

Béatrice Joyeux-Prunel : Les expositions universelles de 1851 à Londres et de 1855 à Paris font prendre conscience à leurs publics qu’il existe des arts à l’étranger et produisent une sorte d'injonction à identifier chacune de ces représentations nationales. De cette époque date l'invention, la caractérisation, du style belge, du style espagnol, etc. Dans le sillage de ces expositions, on voit apparaître des revues d’art qui se donnent pour mission d’expliquer les styles respectifs des écoles nationales et des écoles étrangères. On constate aussi un phénomène de célébrité européenne des artistes assez inédit : après avoir touché des musiciens comme Liszt, Rossini, Berlioz ou Debussy, on voit à partir de 1870 des artistes comme Rodin entamer des tournées à succès en Europe de l’est et même jusqu’en Russie.

Emmanuelle Loyer : L’Europe est le lieu qui a investi d’une aura sacrée ceux que l’on n’appelait pas encore des « créateurs ». On y voit se déployer tout au long du XIXe siècle un transfert de sacralité, du religieux vers les artistes, notamment vers les écrivains et les poètes qui se retrouvent considérés à l'égal de prophètes.

Bibliographie

  • Roger Chartier, La main de l'auteur, l'esprit de l'imprimeur (XVIe-XVIIIe siècle), Gallimard, 2015
  • Franco Moretti, Atlas du roman européen (1800-1900), Seuil, 2000

Textes lus par Nathalie Kanoui

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