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Commencée le 13 août 1961, la construction du Mur de Berlin va diviser la ville... et l'Europe pendant 28 ans
Épisode 3 :

L'identité européenne face à la guerre froide

52 min
À retrouver dans l'émission

Emmanuel Laurentin s'entretient avec les historiens Robert Frank, Emilia Robin-Hivert et Jenny Raflik-Grenouilleau des conséquences de la guerre froide sur l'évolution de l'identité européenne.

Commencée le 13 août 1961, la construction du Mur de Berlin va diviser la ville... et l'Europe pendant 28 ans
Commencée le 13 août 1961, la construction du Mur de Berlin va diviser la ville... et l'Europe pendant 28 ans Crédits : Lisa Ducret / Picture Alliance - Getty

Emmanuel Laurentin s'entretient avec Robert Frank, historien, professeur émérite à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, Jenny Raflik, professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Nantes et Emilia Robin-Hivert, historienne, chercheur associée à l'UMR SIRICE.

Quel rôle a joué la guerre froide dans la construction de l'Europe ? Peut-on dire que Staline est d'une certaine façon le père de l'Europe ?

Robert Frank : Non, ce n’est pas la peur de l’Union soviétique qui pousse les Occidentaux à s’unir. Les deux conflits mondiaux ont sûrement joué davantage que la guerre froide dans la formation d’une conscience européenne, dans cette nécessité de construire l’Europe pour éviter la guerre, et le déclin. En revanche, de l’autre côté du Rideau de fer, la guerre froide va briser une certaine unité culturelle européenne. D’un coup, les gens de l’est ne peuvent plus participer à l'aventure européenne. Et cette division laisse encore des traces aujourd’hui même si les pays de l’Est ont rallié l’Union après la chute du Mur.

Et à l'Est, quels ont été les effets de la guerre froide sur le sentiment européen ?

Emilia Robin : Il y a un réel sentiment d’être mis à l’écart. Pour les élites soviétiques, le communisme est issu de la culture européenne, dont il formait même la pointe avancée. Elles se considéraient comme héritières de la pensée des Lumières et des idées libératrices nées au XIXe siècle. Pour les Soviétiques, le refus par l'Ouest de cette filiation et de la contribution communiste à la culture européenne est bien la preuve que cet Occident qui se dit libéral, ouvert, avancé, est en réalité fermé sur sa logique interne basée sur la lutte des classes, une culture bourgeoise, légitimant la domination coloniale - alors que le bloc de l’Est s’engage aux côtés des mouvements de libération nationaux dans les pays en voie de décolonisation, etc. Un des enjeux forts de la guerre froide est cette contre-revendication que le bloc de l’Est représente la « vraie » culture européenne.

La guerre froide n'a-t-elle pas engendré le clivage entre européanité et européisme ?

Emilia Robin : L’européanité a été un argument soviétique pour disqualifier les entreprises qui se qualifiaient « d’européennes ». En 1951, la construction européenne à six est vue par les communistes comme un hold-up sur le mot Europe, parce qu'elle la limite à un petit groupe d’états alors que l’Europe est continentale, jusqu’à l’URSS incluse. Et ce débat se poursuit jusqu’à nos jours.

Robert Frank : Edgar Morin a raison de distinguer l’européanité qui est une notion culturelle – le monde russe fait partie de l’Europe, à n’en pas douter, avec Dostoeïevski, Tolstoï, etc. – et l’européisme, qui est un projet politique. Il n’est pas sûr en effet que beaucoup de Russes veuillent faire partie d’un complexe européen politique. Tout le monde se sent européen sur le plan culturel mais la frontière de l’européisme, elle, passe désormais en Ukraine, en Géorgie. Les frontières imaginaires de l'Europe d'aujourd'hui ne sont plus celles de la guerre froide.

Jenny Raflik : Certes les frontières symboliques européennes ne sont plus celles de la guerre froide mais perdure cette obsession sécuritaire de ne pas aller trop loin dans le rapprochement, quitte à sacrifier cette identité culturelle européenne à des intérêts stratégiques et défensifs. Il reste encore ce glacis protecteur autour de la Russie dont Vladimir Poutine n’accepte pas la pénétration. Toute adhésion à l’Union européenne, parce qu’elle s’accompagne souvent d’une adhésion à l’OTAN, pourrait être vue comme une provocation. Ces problématiques sont valables de 1946-1947 jusqu’à aujourd’hui. 

Bibliographie

Musique diffusée

  • Frank Zappa, America drinks & goes home
Intervenants
  • historien, professeur émérite à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne.
  • Professeure d'Histoire contemporaine à l’Université de Nantes
  • historienne de la Guerre Froide
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