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Sarajevo, 26 août 1992
Épisode 2 :

Que détruit-on quand on détruit une ville ?

52 min
À retrouver dans l'émission

Le concept d’urbicide désigne l'anéantissement total d'une ville. Le terme est devenu courant à la fin des années 1990, notamment après que Bogdan Bogdanovic, architecte et ancien maire de Belgrade, l'a employé à propos de Sarajevo, de Vukovar ou de Mostar. Mais que détruit l'urbicide ?

Sarajevo, 26 août 1992
Sarajevo, 26 août 1992 Crédits : MANOOCHER DEGHATI / AFP - AFP

En 1993, Bogdan Bogdanovic, architecte et maire de Belgrade, écrivait dans un article resté célèbre au sujet de l'ex-Yougoslavie : "Restera-t-il dans ce pays un peu d'Urbanité ?"

Qu'est-ce qu'un urbicide ?

Pour répondre à cette question, Emmanuel Laurentin s'entretient avec Philippe Chassaigne, professeur d'histoire contemporaine à l’Université de Bordeaux-Montaigne, Nicolas Detry, maître de conférences à l'Université de Clermont-Ferrand et architecte, spécialiste en restauration de sites et monuments historiques et Brent Patterson, historien de l’architecture et des formes urbaines, enseignant à l’Ecole d’architecture Paris-Malaquais.

Brent Patterson : La notion d’urbicide a été utilisée pour la première fois en 1972 dans un article du New York Times au sujet de la création d’un réseau autoroutier à Manhattan ! Toujours aux Etats-Unis, le terme est utilisé pour critiquer le travail d’urbaniste mené par Robert Moses à New York entre les années 1930 et les années 1970, et qui est un peu l’équivalent de celui mené par le baron Haussmann à Paris. L'objectif était de construire une ville plus vaste, plus aérée, aux avenues et aux trottoirs plus larges. Par la suite, le terme d'urbicide a été plutôt réservé à des destructions survenant dans un contexte militaire, au fait de cibler le patrimoine culturel, d’attaquer l’esprit d’une ville, sa culture cosmopolite comme dans le cas de Sarajevo par exemple.

Nicolas Detry Dans toutes les guerres, les belligérants tentent d’effacer les monuments, les œuvres d’art, les musées de l’ennemi. Mais tenter d’effacer les traces ne produit pas l’oubli. On court même le risque d’aiguiser le souvenir de la chose détruite. C’est ce que j’appelle la "perte retrouvée" : on tente en détruisant ces monuments d’effacer toutes ces traces mais elles ne disparaissent pas. 

Au regard de la diversité des situations qu’elle recouvre, le qualificatif d’urbicide n’est-il pas parfois ambigu ?

Philippe Chassaigne : Si l’on s’en tient à une définition étroite, l'urbicide est la volonté de détruire matériellement mais aussi culturellement une ville pour ce qu’elle représente : le fait qu’elle est le lieu des savoirs, de leur circulation, son cosmopolitisme, etc. Mais lorsque les Allemands détruisent 90% de la ville de Coventry en 1940 et que Churchill en réponse fait raser Dresde par des flottes de bombardiers, il s’agit avant tout de frapper l’option publique. Les Allemands espèrent désespérer les Britanniques et les amener à pousser Churchill à ouvrir des négociations de paix. Pour Dresde, c’est l’inverse : il s’agit de montrer aux peuple allemand que la supériorité technologique et aéronautique est du côté des Alliés et que le Reich n’en a plus pour longtemps.

On a vu à quel point la destruction de la cité antique de Palmyre en 2015 a déclenché une émotion à l’échelle internationale. Etait-ce la première fois qu’une catastrophe culturelle suscitait une mobilisation dépassant les frontières de la ville touchée ?

Nicolas Detry : Non. En 1914 déjà, au moment du sac de la bibliothèque de Louvain et du bombardement de la cathédrale de Reims par l’armée allemande, on assiste à une mobilisation des intellectuels dans toute l’Europe, indignés par ces catastrophes culturelles. Apollinaire, Romain Rolland écrivent pour dire à quel point ces destructions relèvent d’une atteinte au patrimoine collectif franco-allemand. Et Albert Londres, qui arrive à Reims juste après le bombardement, va commencer ainsi sa carrière de journaliste et d’écrivain. Des pièces de théâtre sont même écrites : dans l’une notamment montée en 1915, les actrices Sarah Bernhardt et Marie Marquet incarnent respectivement les cathédrales détruites de Strasbourg et de Reims.

Liens

Intervenants
  • Historien, professeur d'histoire contemporaine à l’Université Bordeaux-Montaigne et spécialiste de la Grande-Bretagne
  • Architecte, spécialiste en restauration des sites et monuments historiques
  • enseignant à l'Ecole nationale supérieure d'architecture Paris-Malaquais
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