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Brûle-t-on en enfer ?
Épisode 1 :

Brasier, démons et supplices : dans l'enfer médiéval

52 min
À retrouver dans l'émission

Parmi les idées reçues sur l'enfer, la plus répandue est sans doute que la première crainte de l'homme du Moyen Age était d'être condamné à brûler dans ses flammes. Nourri des terrifiantes représentations dont raffole son iconographie, le Moyen Age craignait-il pour autant l'enfer à ce point ?

Jerome Bosch (1450-1516), Triptyque Le Jugement dernier (détail), circa 1504, Musée de l'Académie des Beaux-Arts de Vienne
Jerome Bosch (1450-1516), Triptyque Le Jugement dernier (détail), circa 1504, Musée de l'Académie des Beaux-Arts de Vienne Crédits : Leemage / Corbis Historical - Getty

Au XIVe siècle, Dante dresse une géographie de l'enfer en neuf cercles. Si représenter le paysage infernal et dresser l'inventaire des châtiments est une préoccupation largement partagée à son époque, le poète italien est pourtant l'un des premiers à en dévoiler tous les mystères. Mais avant lui, à quoi ressemblait le royaume souterrain de Lucifer ? Que pouvaient en connaître les hommes du Moyen Age ? Les souffrances inouïes des damnés étaient-elles représentables ?

Emmanuel Laurentin s'entretient avec Jean-Claude Schmitt, directeur d'études émérite à l'EHESS et ensemble ils passent en revue les conceptions et les représentations de l'enfer qui traversent le Moyen Age.

D’où vient le mot enfer ?

Jean-Claude Schmitt : Du latin Infernus mais qui est un adjectif. Pour Cicéron, pour Virgile, pour les auteurs latins classiques, il ne désigne pas un lieu.

Qui a substantivé l’enfer alors ? 

Jean-Claude Schmitt : Les chrétiens ! Saint Jérôme dans sa traduction de la Bible utilise l’enfer comme un nom propre pour désigner un au-delà éternel de damnation. L'enfer est une pure création du christianisme.

Une invention médiévale mais qui puise néanmoins à des sources antiques ?

Jean-Claude Schmitt : En effet, les concepteurs de l'enfer vont s'inspirer de trois sources majeures : le poème mésopotamien qui raconte le voyage de Gilgamesh dans l’au-delà, la notion juive du "Sheol" qui est présente dans l’Ancien Testament mais dans laquelle il n’y a pas l’idée de châtiment des mauvais ni de récompense des bons. Enfin, ils vont puiser dans le motif de l’Hadès grec, en particulier dans sa partition entre les Champs Elysées - lieu de séjour des grands hommes et des bons citoyens - et le Tartare, lieu de terreur et de déréliction. 

Une construction progressive qu’il va falloir peupler…

Jean-Claude Schmitt : Cet au-delà s'est en effet construit tout au long du Moyen Age grâce à un "bricolage" théorique élaboré à partir de textes tirés des Ecritures, de Saint-Augustin, de Thomas d’Aquin, ou de simples prédicateurs mais aussi de textes poétiques racontant des « visions », ces récits de voyages dans l’au-delà qui connaissent un énorme succès, notamment dans les îles anglo-saxonnes. Et sur le plan visuel, ce bricolage a été enrichi des représentations forgées par les artistes. Chacun avec ses moyens a ainsi apporté sa pierre à l’édifice infernal.

Visage noir, oreilles poilues, queue fourchue : peut-on dater l'apparition de cette représentation du diable ? 

Jean-Claude Schmitt : Ces caractéristiques qui renvoient à l'animalité sont assez tardives. Dans le Haut Moyen Age, le diable est au contraire une figure humaine, tentatrice, séduisante. Ce n’est qu’au XIIe siècle qu'apparaît ce terrible Satan, ce Lucifer affublé d'un groin de porc ou de dents de chien, représenté comme le maître de la métamorphose. Et arborant une posture de monarque, comme s'il se voulait l'égal d'un dieu. Or, s'il possède d'extraordinaires dons d’action, de rapidité et d’intelligence, ceux-ci sont limités : le diable ne peut intervenir qu’avec la permission de Dieu.

Corps écartelés, empalés : ces supplices ne sont-ils pas contraires à un christianisme qui se définit comme une religion de la miséricorde ?

Jean-Claude Schmitt : En effet, et les théologiens comme Saint Augustin vont d'ailleurs tenter de le résoudre. Mais ce n'est pas le seul. Un autre paradoxe : comment concevoir qu'un feu - celui l'enfer - brûle le corps mais sans le consumer puisque le châtiment doit être éternel ? Un feu corporel qui aurait des effets spirituels en somme ?  L'enfer convoque cette dialectique essentielle de la culture médiévale entre le corporel et le spirituel.

Jerome Bosch (1450-1516), Triptyque Le Jugement dernier (détail), circa 1504, Musée de l'Académie des Beaux-Arts de Vienne
Jerome Bosch (1450-1516), Triptyque Le Jugement dernier (détail), circa 1504, Musée de l'Académie des Beaux-Arts de Vienne Crédits : Leemage / Corbis Historical - Getty

Musiques diffusées

  • F. Liszt, Mephisto Polka S. 217, Mūza Rubackytė, piano
  • G. Meyerbeer, Robert le Diable, Samuel Ramey, basse
Intervenants
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