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Chorale mennonite lors d'une cérémonie d'hommage aux victimes de l'attentat du 11 Septembre 2001, Ground Zero, New York, 11 septembre 2010.
Épisode 1 :

Schisme, hérésie, secte : comment qualifier la dissidence religieuse ?

51 min
À retrouver dans l'émission

Aujourd'hui, on emploie le mot « sectes » plutôt que celui d’« hérésies » : ces dernières semblent reléguées aux temps lointains quand les « sectes » seraient contemporaines. Jean-Pierre Chantin montre à quel point une telle grille de lecture est pourtant erronée.

Chorale mennonite lors d'une cérémonie d'hommage aux victimes de l'attentat du 11 Septembre 2001, Ground Zero, New York, 11 septembre 2010.
Chorale mennonite lors d'une cérémonie d'hommage aux victimes de l'attentat du 11 Septembre 2001, Ground Zero, New York, 11 septembre 2010. Crédits : Spencer Platt - Getty

Emmanuel Laurentin s'entretient avec Jean-Pierre Chantin, chargé de mission en histoire religieuse contemporaine à l'Institut Supérieur d’étude des religions et de la laïcité.

Les termes secte, hérésie ou dissidence religieuse ont des sens fluctuants selon qu’on les utilise dans le monde antique, au XIIe siècle ou au XIXe siècle. Est-ce un problème pour l'historien ?

Jean-Pierre Chantin : En effet, le problème de l’historien c’est que les sources dont il dispose sont pour la plupart celles des pouvoirs qui ont combattu ces dissidences : les donatiens ou les cathares par exemple ne se nommaient pas ainsi, c’est le pouvoir qui leur donne un nom et qui en les jugeant, les accusent. Hérésie, comme secte, comportent un jugement de valeur négatif, c’est pour cela que ces termes embarrassent les historiens. Dissidence est plus neutre. Mais pour ma part, je préfère le terme de marges.

Recourir à l’étymologie peut-il nous éclairer ?

Jean-Pierre Chantin : Pas forcément car il est souvent trompeur. Hérésie en grec signifie simplement le choix. C’est Louis Joseph qui le premier emploie le mot secte à propos des Esséniens, des Pharisiens et des Sadducéens mais en fait ce sont des choix à l’intérieur du judaïsme : il n’y a pas d’idée de rupture, tous se reconnaissent comme juifs. On retrouve la même chose dans l’islam d’ailleurs, avec des groupes qui s’opposent au sein même de l’islam. Ce n'est que dans l’église chrétienne, quand le christianisme va s’organiser contre la pluralité des lectures au IIe siècle que le terme va prendre un caractère péjoratif avec des hérésiologues comme Irénée de Lyon ou Justin de Naplouse qui définissent l’hérésie comme étant "l’erreur" puisqu’il y a une chaîne qui ne remonte pas aux apôtres et à Jésus. Et au IIIe siècle, Lactance va jusqu’à inventer une fausse étymologie pour affirmer que la secte, c’est ce qui coupe et la religion ce qui relie. Or le mot religion ne vient pas du verbe relier mais d’un verbe qui signifie le respect scrupuleux de rites !

Au XXe siècle, comment des faits divers liés à des mouvements millénaristes apocalyptiques ont-ils réactivé la nécessité de distinguer entre le « bon » religieux et le « pseudo » religieux ?

Jean-Pierre Chantin : En effet, suite aux épisodes tragiques de Waco aux Etats-Unis (1993), de l’Ordre du Temple Solaire en France (1994) ou de la secte Aum au Japon (1995), les sociétés occidentales que l’on croyait sécularisées vont revivifier une ancienne ligne de clivage entre religions « respectables » - protestantisme, catholicisme, judaïsme (on ne parle pas encore d’islam à l’époque) - face à des groupes qui ne seraient pas dans une proposition exclusivement religieuse, qui seraient pseudo-religieux. On voit alors nos sociétés redécouvrir l’honorabilité des religions ! En 1995, le rapport parlementaire français évoque notamment les religions « reconnues » - ce qui peut paraître curieux dans un régime de laïcité - par opposition à des religions qui seraient « fautives », voire porteuses de dangers pour la société.

Intervenants
  • historien, chargé de mission à l’Institut supérieur d’étude des religions et de la laïcité (ISERL)
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