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Après "Après mai" : trois regards sur un film

27 min
À retrouver dans l'émission

A partir du film Après Mai, d'Olivier Assayas.

Avec :

- Jean-Louis COMOLLI

- Eric FASSIN

- François CUSSET

Jean-Louis Comolli : « Tous les films, surtout les films historiques, parlent du présent. Si ce film parle de notre présent, il est en retard. S’il parle du présent des années 1970, il est à côté. Il n’est pas à la bonne place pour poser la question de ce que c’est que l’engagement, ce que c’est que le collectif : tous ces thèmes sont soigneusement évités. Le seul collectif que l’on voit est celui de la fête, et la fête est triste. Qu’est-ce que cela nous raconte, aujourd’hui ? Les formes d’engagement ont beaucoup changé, et le fond aussi, car les ennemis ne sont pas les mêmes. Quelle prise ce film a-t-il sur le présent ? Cela reste une question très opaque. On nous présente Gilles, un personnage flottant, en dérive, et sans engagement en art comme en politique. Il est pris dans l’action des autres mais n’y participe que faiblement. La question qui se pose est : « Quelles croyances un spectateur peut-il investir dans un personnage qui n’en a aucune ? ». Or, la croyance avait à l’époque revêtu des formes délirantes.

La question qui s’est posée à tous les jeunes après 1968 a été d’affirmer son individualité au sein du groupe. On n’a pas été moins individu à l’époque qu’on ne l’est aujourd’hui. On avait quelque part plus conscience de l’aliénation, et le collectif avait beaucoup de sens. Cela manque cruellement dans ce film, de même qu’on ne voit pas traitée l’idée de l’urgence. La jeunesse est le moment de l’urgence, le moment où il faut aller vite. Or, le personnage principal prend beaucoup de temps à ne rien faire.

Ce qui a été hérité de mai 1968 dans les années suivantes, c’était la remise en cause de toute autorité. Il y avait une mise en question de toute prise de pouvoir, même la plus infime. Une grande partie de la réflexion politique et philosophique a été liée à cela. Cette époque était une époque enragée. La rage, c’est à la fois la violence et l’impuissance face à l’adversaire. Ce film manque de rage.

Assayas évoque un slogan de 1968 : « Nous voulons tout ». C’est excessif, mais c’est beau. Et il faut admettre qu’il y a eu un tassement, un renoncement, un retour à l’ordre. Le rêve et la folie sont peu présents dans le film. »

François Cusset : « Ce n’est pas un film sur mai 1968, mais sur le passage du temps et sur l’après-mai. De ce point de vue, l’esthétique, l’art, la littérature saisissent mieux cette persistance qu’un discours théorique ou politique. La persistance de mai est un mélange de politique révolutionnaire, d’intimité festive, c’est la politique et la fête devenues indissociables. Les formes artistiques sont immédiatement engagées, et deviennent des formes d’intervention dans la sphère politique.

L’adolescence est un vieux thème littéraire. C’est le moment où l’individualité n’est pas encore achevée, ce qui permet de faire la révolution, puisqu’on n’a rien à perdre. Dans le film, comme la subjectivité n’est pas très nette, on peut participer à des collectifs, ne pas s’y sentir bien, passer à une autre, et ainsi de suite. Ce thème, on le trouve réalisé de manière plus aboutie dans Les amants réguliers de Philippe Garrel. Le film d’Assayas est trop net : il a une netteté de film historique alors que c’est censé être un film sur le brouillage, sur l’incertitude.

Michel de Certeau disait qu’en 1789, on a pris la Bastille, et en 1968, on a pris la parole. Mai 1968 était donc une ébullition de tout ce qui avait été contenu avant. Ce film questionne de manière intéressante le lien entre nuit d’amour et jour d’orage : dans quelle mesure une lutte implique-t-elle une forme de vie, des éléments qui ne semblent pas directement liés aux questions politiques ?

Eric Fassin : « Dans la scène d’ouverture, un professeur dit à propos d’un texte de Pascal : « Ne vous laissez pas distraire par les formes anciennes de l’expression, ce libre nous parle d’aujourd’hui ». Il en va de même de ce film, mais du coup, il faut se demander quelle politique est en jeu dans ce film. La question de la jeunesse est posée d’emblée. C’est intéressant par rapport à la situation actuelle : la catégorie « jeune » désigne aujourd’hui les enfants des autres, les « jeunes de banlieue ». La question des jeunes est revenue : il y aurait une conscience politique particulière liée à la jeunesse. Mais la thèse du film est que la condition d’existence de l’individu est de sortir de la vie de groupe, de la vie politique. Pourtant, l’individu ne s’oppose pas au collectif par nature.

Y avait-il des objectifs précis en 1968 ? Ce n’est pas sûr, et cela fait un point commun avec la situation actuelle. Le point de départ du film est la violence policière, et on n’est pas totalement sorti de ce monde là. Les deux époques sont donc comparables, autour de la confrontation à l’Etat.

On peut se demander dans quelle mesure c’est un film politique. Cela pose la question de l’esthétique, qui est explicitement posée dans le film : faut-il des formes révolutionnaires pour accompagner une époque révolutionnaire ? Or, Assayas ne remet rien en cause esthétiquement : l’esthétique du film est classique, alors que le personnage revendique une esthétique révolutionnaire. »

Sons diffusés :

  • Bande annonce du film Après Mai .

  • Olivier Assayas dans Projection privée , le 17 novembre 2012

  • Nick Drake, « Know ».

Pour poursuivre la discussion, retrouvez ci-dessous les principaux documents et ouvrages évoqués dans l’émission, ou rendez-vous sur la page Facebook de La Grande Table.

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