LE DIRECT

Comment parle-t-on de politique en littérature ?

27 min
À retrouver dans l'émission

A partir de Nudism, de Daniel Foucard (inculte, 2013).

Avec : Myriam MARZOUKI Sylvie LAURENT Marin de VIRY
Myriam MARZOUKI : « Nudism n’est pas un livre sur le nudisme, on ne peut pas le réduire à cet objet. La force de l’objet littéraire de Daniel Foucard est d’ouvrir une interrogation, il échappe à la tentation littéraire, médiatique du livre comme un pitch cinématographique, un livre sur . Alors quel est son objet ? On suit le parcours politique du personnage, Simon Thomas. On a une sensation de lecture assez étrange : les personnages exposent beaucoup leurs parcours et en même temps l’évolution de leur engagement demeure assez obscure. Daniel Foucard nous donne à voir une cartographie de l’offre politique occidentale, les points de crispation idéologique. Sur sa page web, il y a un petit encart qui s’intitule « E comme équivoque » : ‘’L’ambivalence, l’ambigüité, l’aporie, la confusion sont des résultats. L’équivoque est un choix, un choix constructif, politique. Qu'importe le résultat.’’ Et je pense que sur cette équivoque, il y aurait moyen de discuter du livre de Daniel Foucard.

[…] Il y a une tension entre la dimension du jeu, qui fait écho au caractère jubilatoire de l’écriture. Il y a en même temps quelque chose d’assez désespéré. Il y a une manière de pousser une logique d’investissement hors sol, sans chambre d’écho et sans effet sur le réel. Sur le plan littéraire, il y a quelque chose d’intéressant d’en faire un espace dystopique. Il dépayse des problématiques très contemporaines (la question de l’intégration par exemple). L’effet de distance géographique produit un effet de conte, de littérature d’anticipation.

[…] Le grand caractère littéraire de l’ouvrage est le suivant : une adéquation de la forme littéraire et l’équivocité de la situation politique. C’est un personnage qui se construit dans son récit. On est loin de la fresque romanesque, mais dans l’expérimentation formelle et littéraire.

Sylvie LAURENT : « La question du nudisme est ce qui m’a le moins intéressée. Ce n’est pas une création romanesque, depuis les années 60 on se met nu pour contester. J’ai été intéressée par l’articulation entre le littéraire et le politique. Ce qui m’a beaucoup frappée c’est la construction subtile : c’est avant tout un soliloque, le personnage nous parle, se parle et se cherche à travers le récit qu’il donne. J’y vois un livre sur la question de l’identité. Un personnage qui se construit par la narration, qui voit qu’il n’y a que des identités stratégiques, positionnelles. Il cherche l’engagement pour défendre un peuple, une identité, mais il se rend compte qu’il n’y a pas d’identités. Trouver un engagement au nom de la cause du peuple relève de l’impossible.

[…] Il y avait quelque chose du militantisme qui dérive du jeu, mais aussi du « JE ». Ce que montre le roman c’est comment le sujet se cherche, cherche à s’exprimer au travers d’un combat dont l’objet est lui-même insaisissable et c’est de là que vient l’équivoque. La mondialisation signifie que les identités, les causes et combats que l’on veut incarner sont aussi les fruits d’une marchandisation et d'une récupération. La modalité d’action l’emporte sur la cause finale car celle-ci est avant tout l’expression de quelque chose qui se dirait comme un refus. C’est un personnage qui cherche à exprimer une forme de radicalité qui aurait quelque chose d’universel et qui fait l’expérience de sa dissidence.

[…] On est dans l’incompréhension absolue qui rend inconciliables les équivoques. Au milieu de ce « on y comprend rien », les uns et les autres cherchent à articuler un discours qui n’est pas tenable, mais pas faute de conviction, on ne fait que s’adapter à une confusion idéologique.

[…] C’est un roman sur l’impossibilité de donner un sens univoque aux choses, aux combats et aux engagements. Il n’y a rien de naturaliste.

Marin de VIRY : « Je pensais que le militant avait un idéal et visait, à travers son action, à transformer le monde. Or qu’est-ce que nous dit ce roman ? C’est qu’au fond le militantisme est un jeu, apolitique. Le narrateur n’a pas d’idéal embarqué et ne transforme pas le monde. C’est un jeu sur le bien mondial mondialisé. Mais la transformation du monde n’est pas l’essentiel, c’est plutôt ce qui se passe pendant le jeu. C’est la liquidation, dans le fictif de l’idée que je me fais du militant.

[…] On prend une cause médiatiquement juteuse, spectaculaire. On organise une bande de copains qui remplissent des rôles idéologiques. Tout ça à un rapport avec son objet qui est la justice, l’indignation mais qui deviennent totalement ténus et la fin ultime est le JEU. »

Sons diffusés :

  • Reportage Le Parisien du 3 octobre 2009 : « Nus dans le vignoble bourguignon pour dénoncer le changement climatique ».

  • Philippe Corcuff à Staccato (France Culture) le 16/01/1998.

  • Brigitte Bardot – « Nue au soleil ».

Pour poursuivre la discussion, retrouvez ci-dessous les principaux documents et ouvrages évoqués dans l’émission, ou rendez-vous sur la page Facebook et le compte Twitter de La Grande Table.

Pour accéder à la deuxième partie de La Grande Table du 26/02/2013 intitulée « Retour sur l’œuvre de Maurice Pialat », cliquez ici.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......