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Denis Lavant à Paris, le 22 juin 2015.

Denis Lavant fait le clown

28 min
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Nous recevons le comédien Denis Lavant, pour son seul-en-scène, "Le Sourire au pied de l’échelle", d’après un texte de Henry Miller, au Théâtre de l’Œuvre. Le récit de la crise existentielle d'un clown qui visait la lune, et qui ne voulait plus faire rire les gens, mais leur apporter de la joie.

Denis Lavant à Paris, le 22 juin 2015.
Denis Lavant à Paris, le 22 juin 2015. Crédits : Stéphane de Sakutin - AFP

Clochard céleste du cinéma français, des Amants du Pont-Neuf à Holy Motors de Leos Carax, le comédien Denis Lavant est aujourd’hui notre invité, pour son rôle de clown triste, mais clown philosophe, dans Le Sourire au pied de l’échelle d’Henry Miller, à voir au Théâtre de l’Atelier jusqu’au 17 février. Un seul-en-scène d’après un texte d’Henry Miller, mis en scène par Bénédicte Nécaille.

On l’avait quitté au Théâtre de l’Athénée où il interprétait Cap au pire de Samuel Beckett, on le retrouve en clown Auguste sur la scène du Théâtre de l’Atelier, toujours seul … avec son public, pour un spectacle qui est aussi un hommage au monde du cirque, à la magie du spectacle, et à sa liberté. Auguste s’interroge sur le sens de sa vie, il est tiraillé entre des aspirations contradictoires. Il ne veut plus simplement faire rire, mais veut apporter un bonheur authentique, profond, aux spectateurs … Et l'on s'interroge avec lui : qu’est-ce qui différencie le rire de la joie ? 

C'est un peu un voyage au cœur de l'humain, de la psyché humaine, […] une sorte de voyage expérimental, d’introspection, d’exploration des recoins de l'âme humaine. C’est généralement la mission des écrivains. […] Ça visite la psyché de l’artiste, et puis du personnage, social aussi, de l’être humain, comment il se débat avec son identité, son rapport aux autres. Là effectivement, il s’agit d’un clown, donc c’est quelqu’un qui a une trajectoire d'abord poétique, et qui doit se sacrifier, pour les autres, comme s’il se sentait investi d’une mission, comme le poète, par rapport à l’humanité, pour tendre une sorte de miroir à la société de son époque. Mais c’est un clown qui en a marre de faire rire, d’être dans la dérision, qui voudrait partager autre chose, sublimer un peu son action, son jeu, et partager de la joie, tout simplement. Or ce n’est pas possible, puisque c’est un clown.

C'est une figure, une image du clown qui participe à un récit philosophique de quête existentielle. Il est directement lié à la figure d'Henry Miller. Mais, d’autre part, Henry Miller a beaucoup apprécié le cirque […], il a été voir les clowns, c’est un fan, c’est un inconditionnel de la piste. Il en parle très bien.

Ce qui différencie pour moi fondamentalement le clown du comédien, c’est que le clown s'est forgé une identité qu'il cultive toute sa vie, et il s’apprête, il met un masque, pour paraître sur la piste, alors que le comédien se met au service de différentes entités, de différents auteurs, de différents réalisateurs, mais finalement il garde un petit peu son visage. Moi, par exemple, […] on me reconnaît dans la rue, souvent, de temps en temps, de temps à autre, ça dépend de la fréquence de mes apparitions télévisuelles, tandis que le clown, une fois qu'il enlève son maquillage, il est personne, il est anonyme, et donc les clowns sont interchangeables. Si on prend le maquillage d’un autre clown, on va pouvoir se substituer à ce clown.

L’acteur ne peut pas se débarrasser de son visage. J’ai souvent rêvé de pouvoir […] jouer sous un pseudo. Mais c’est impossible – à moins effectivement de devenir clown, ce que j’ai pas encore complètement réussi à faire, mais j’y tends. […] J’ai presque réussi à me forger une tête de clown avec le temps.

Je sais que je ne disparaîtrai jamais. C’est toujours une partie de moi qui apparaît. […] Chaque fois que je rentre en scène, j’ai tendance plutôt à essayer d’éclipser Denis Lavant. […] J’essaie d’éteindre ce remuement personnel et de laisser place à une vacuité, pour accueillir un autre personnage, mais je ne suis pas totalement dupe, je sais que c’est encore fait de mes possibilités, de mes sensations, de mon remuement, mais je canalise tout ça vers une figure qui n’est pas moi, ce qui me donne l’excuse de pouvoir paraître, aussi.

Pour moi, mon rôle idéal, quand même, […] et qui se rapproche un peu du burlesque et du clown, c'est M. Merde, qui a été inventé par Léos Carax, qui paraît dans Tokyo! et puis dans Holy Motors.

J’ai plutôt essayé de canaliser l’idée du clown à travers des petits instruments de musique, […] à travers une petite clarinette, à travers un escargot de mer, des choses que j’ai collectionnées depuis longtemps, parce que j’aime bien cet aspect poétique, cette image poétique du clown, qui fait un peu de tout, et surtout qui fait des petits instruments de musique, des choses qui sont charmantes, minutieuses, folâtres. J’ai essayé de passer par là, par cette poésie du clown, effectivement qui est assez acrobatique, pour moi, parce que c’est jongler entre deux langages : le verbe, le texte de Miller […], passer de ce tissu de texte qui est très serré, qui est littéraire, en même temps où il y a un flux émotionnel qui traverse ce personnage […] à un travail de précision avec des petits instruments de musique, moi qui ne suis pas musicien, […] de faire un peu du son aussi. C’est un exercice bizarre, qui demande de la précision, parce que j’estime que le travail du clown, même si c’est de se rouler par terre, de tomber, de faire rire, d’être dans la dérision de soi-même, c’est un travail d’une grande précision.

Mon rêve, ça aurait été de jouer de l'accordéon et de chanter par-dessus, à l'image d'un chansonnier de rues […]. Je trouvais ça formidable. […] Mais on m'a toujours dit que je chantais faux, donc c'est un domaine que je n'ai jamais vraiment abordé, le chant.

C’est lui qui renvoie à toutes les maladresses. Il fait rire, parce qu’il surprend l’être humain en flagrant délit de bêtise, de folie, d’excès, d’abus. La clownerie, c'est l'excès humain par excellence, mais qui est montré comme un miroir. Et donc on dit : "c’est pas moi", mais, en fait, les gens rient d'eux-mêmes. C’est ça qui est formidable. La différence que j’adore dans le clown, la différence pour moi des humoristes, ou des comiques contemporains, qui ont tendance à faire rire en se moquant de l’autre, ouvertement, en prenant à partie le public contre quelqu’un d’autre, contre un comportement, [c'est que] le clown fait rire en se moquant de lui-même. C’est lui qui prend la charge, et ça c’est merveilleux.

La joie n'a pas forcément besoin de s'exprimer par le rire. Le rire, c’est une sorte de déflagration qui est provoquée par une sorte de surprise. […] On ne peut pas se faire rire soi-même, il faut qu’il y ait un agent extérieur, on ne peut pas se chatouiller soi-même, il faut qu’il y ait quelqu’un qui vous chatouille, qui vous surprenne. Il y a une sorte d’électrochoc. Le rapport de soi-même à la chatouille, c’est comme si, brusquement, on se regardait dans un miroir et qu’on voyait quelqu’un d’autre. Donc il y a ce saisissement, cette chose qui est brutale, et en même temps qui vous tétanise, qui fait une sorte d’électrochoc dans le cerveau, et qui provoque le rire. Il y a quelque chose d’absolument organique. La joie, qui est électrique, […] c’est quelque chose qui est un autre état, un état transcendant, un état qui est paisible, qui n'est pas frénétique. […] La joie, c’est autre chose.

Le burlesque, ce qui est marrant, c’est qu’on l’aborde dans la vie. C’est remarquable. Il y a énormément de clownerie qui se passe. C’est pour ça que j’adore prendre le métro. Parce que là, on voit un rapprochement de personnages improbables, et puis il y a des comportements, des physionomies. […] On voit des choses merveilleuses.

C'est l'occasion de flirter avec cette figure du clown, à laquelle j'ai rêvé depuis que je suis petit, vraiment, enfant. J'ai commencé par cultiver ça, un peu l'acrobatie, des petites choses qui faisaient partie de l'univers du clown. J'ai été inspiré […] par tout ce qui avait à voir avec le cirque, le mime, le burlesque, la comedia dell’arte. Et j’ai fait art dramatique, finalement, parce que je voulais aborder le verbe. Mais ceci dit, les clowns ne sont pas forcément que muets. […] Il y a une époque où il y a des clowns parlants qui sont apparus. […] Pour moi, c’est un plaisir de me voir en clown, de pouvoir me maquiller en clown, et de raconter cette figure.

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