LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Du machiavélisme au merkiavélisme

27 min
À retrouver dans l'émission

A partir de la réédition du Prince de Machiavel aux éditions Nouveaui Monde, présenté par Patrick Boucheron.

Avec :

- Pascal ORY

- Patrick BOUCHERON

- Gérard MORDILLAT

Pascal Ory : « L’un des charmes du livre, c’est d’être un beau livre avec une riche iconographie qui va de Léonard de Vinci aux jeux vidéos. Cette iconographie nous mène sur une première piste : comment lire Le Prince en le resituant dans son contexte ? C’est un texte paru de façon posthume, qu’il faut resituer dans son époque, mais c’est aussi un texte recouvert d’interprétations diverses et variées, souvent polémiques. Si on commence par le Machiavel de son temps, on a affaire à quelqu’un qui sait ce que politique veut dire, puisqu’il a exercé des charges importantes auprès des Médicis. C’est aussi un politique vaincu, et un artiste qui se jette à corps perdu dans la bataille de l’écriture. Ce livre nous montre qu’on a affaire à une plume, avec une éloquence qui permet de comprendre Le Prince .

J’ai tenté de reprendre Machiavel en oubliant les commentaires. Quand il écrit vers 1513, c’est sous le coup de la défaite. C’est un républicain vaincu par les Médicis. Dans ce texte, il fait sa cour aux Médicis, et il donne des règles au nouveau sens qu’ils ont imposé à l’Histoire.

Ce qui est frappant avec Machiavel, c’est que même ses contemporains le prennent mal. Aucun camp ne se reconnaît dans l’ouvrage. Le fait qu’il fasse désordre d’emblée est surprenant, car quelque part il pourrait contenter les Médicis.

Ce livre montre que Machiavel est un portraitiste de la Renaissance : il fait le portrait du Prince, comme le ferait Raphaël. Et puis, c’est aussi un art de la guerre : toutes les réflexions sur la guerre ont une stratégie qui commande l’action. »

Gérard Mordillat : « C’est un plaisir d’avoir un tel beau livre en main. Le Prince traverse le temps, et il est toujours notre contemporain. Dans le chapitre où Machiavel analyse comment les princes doivent tenir parole, il évoque l’importance de vivre avec intégrité, et ajoute : « néanmoins, on voit par expérience que les princes qui font de grandes choses ont peu tenu compte de la parole donnée et ont su par ruse circonvenir les hommes »… C’est marrant comme ça évoque des situations contemporaines…

Pour reprendre un terme italien, Machiavel est « furbo », c’est-à-dire malin, rusé, intelligent. Les fausses lectures sont des recherches de recettes du bon gouvernement, mais ce n’est pas ça. La critique des princes se fait à travers l’éloge : c’est là qu’il est superbement intelligent.

Ce n’est pas du cynisme, de la ruse ou de la perfidie. C’est de la sincérité qui fait que ce texte traverse le temps. Pour lui, la seule question est : le prince fait-il bien ou mal ce qu’il a à faire ? »

Patrick Boucheron : « Cet art de gouverner traverse les âges. Machiavel est un écrivain, et le combat politique qu’il mène, il doit le mener avec tous les moyens littéraires qui sont à sa disposition, ce qui inclut la dérision, la provocation, l’humour. Il ne faut pas toujours prendre Machiavel au sérieux pour le comprendre.

Le machiavélisme est un masque. On a appris à détester Machiavel avant même de le lire. Le fait qu’il soit un vaincu de l’histoire est important. Il écrit sa propre défaite, son étrange défaite : ce n’est pas seulement la sienne, celle d’un jeune en politique puisqu’il n’a pas trente ans et qui brûle de retourner dans le jeu c’est aussi celle de l’Italie. La pensée politique italienne ne s’en est jamais remise. La défaite de Machiavel l’oblige à inventer un langage nouveau. Arrive quelque chose qu’il n’a pas voulu, qu’il n’espérait pas, et qu’il n’avait aucun moyen pour nommer. Au fond, qu’est-ce qu’un intellectuel ? C’est celui qui nomme avec exactitude les choses quand elles adviennent. Ce que fait Machiavel dans Le Prince , c’est qu’il brise le miroir, et dit ce que le pouvoir est brutalement, et non ce qu’il devrait être.

Contrairement à ce qu’on dit souvent à propos de Machiavel, il n’affirme pas que la fin ne justifie les moyens, parce qu’en politique on ne connaît pas la fin. Une décision politique est par conséquent ignorante de ses conséquences. Il ne s’agit pas de faire le bien, mais de faire bien ce que l’on a à faire. Cette intransitivité du bien est la clé de Machiavel.

Pour Ulrich Beck, Angela Merkel est machiavélique car elle ne dit jamais oui ou non, mais toujours « Ouais ». Or, Machiavel considère qu’il faut trancher, et décider. La politique est un art du rythme. C’est aussi un art de la guerre imposant d’avoir toujours une stratégie, même en temps de paix. »

Sons diffusés :

  • Marcel Gauchet dans Radio Libre , le 14 avril 2001

  • Alberto Asor Rossa dans Une vie une œuvre , 24 janvier 1991,

  • Extrait de la fiction Le Prince , réalisée par Claude Guerre, le 15 avril 2001 sur France Culture.

Pour poursuivre la discussion, retrouvez ci-dessous les principaux documents et ouvrages évoqués dans l’émission, ou rendez-vous sur la page Facebook**et le compte Twitter de La Grande Table.**

ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......