LE DIRECT
Eric Vuillard à Paris, le 4 novembre 2017.

Eric Vuillard : le peuple en colère, l’Histoire continue …

28 min
À retrouver dans l'émission

Nous recevons Eric Vuillard, écrivain, qui vient de publier "La Guerre des pauvres", un court récit sur la guerre des paysans allemands. L'occasion de parler des rapports qu'entretient l'écrivain à l'histoire et à la politique, du clivage inégalitaire, de l'insurrection populaire et de la violence.

Eric Vuillard à Paris, le 4 novembre 2017.
Eric Vuillard à Paris, le 4 novembre 2017. Crédits : Joel Saget - AFP

Une Grande Table de la base au sommet … En ce jour de lancement du Grand débat national, nous poursuivons la réflexion ouverte hier sur les relations entre le peuple et le pouvoir. 

Nous commençons avec l'écrivain qui a remporté le Goncourt 2017 pour L’Ordre du jour. Dans un court récit, La Guerre des pauvres, qui paraît chez Acte Sud, Eric Vuillard marche sur les pas du prédicateur Thomas Müntzer et nous raconte l’histoire d’un soulèvement de l’homme ordinaire … 

"Mais surtout, à la place du bon peuple de Dieu qu’on invoquait depuis toujours, ce bon peuple muet, pitoyable et consentant, auquel on accordait sa volée d’eau bénite, Müntzer en introduit un autre, plus envahissant, plus tumultueux, un peuple pour de vrai, les pauvres laïcs et paysans. On est loin du gentil peuple chrétien, cette généralité de catéchisme, c’est de l’homme ordinaire qu’il s’agit. Et ce peuple-là pue, il grogne, mais il pense aussi."

L'histoire du mécontentement est une histoire à la fois méconnue pour une part, et puis du coup qui semble être discontinue. Ça revient, ça insiste, puisque la structure élémentaire de nos sociétés est l'inégalité, elle l’est au XVIe siècle, elle l’est encore aujourd'hui.

D’une certaine façon, on est toujours entre les principes et ce qui a lieu. Aujourd’hui, entre l’égalité des droits et l’égalité tout court, il y a une différence, tout de même. Ce que font la plupart du temps les révoltés, c’est ramener la société dans laquelle ils sont, d’abord, avant tout, à ses propres principes. En somme, on s’empare de l’idéologie qui est disponible.

Luther a ouvert une séquence où on voit apparaître la subjectivité moderne, c’est-à-dire une subjectivité critique. Les textes vont être disponibles en langue vulgaire, on va pouvoir les discuter. […] Il se trouve que les principes évangéliques ne sont pas tout à fait ceux que l’Eglise applique.

Il y a toujours une question de langue. Aujourd’hui, d’une certaine façon, la langue du politique a été intoxiquée par la langue des communicants. C’est une langue morte. Evidemment, les gens souhaitent une langue vivante.

L’ambiance du temps est autour des richesses, et aujourd’hui, de ce point de vue, on en est un petit peu au même point. Il y a en quelque sorte deux langues.

Il s’agit évidemment de traduire la Bible en langue vulgaire, la liturgie, […] il s’agit que tout le monde puisse comprendre la parole de Dieu, mais ça passe aussi à travers une langue véritablement vivante. Ça ne signifie pas seulement une langue inspirée, ça signifie surtout une langue qui ne soit pas préconstruite. On rompt avec la scolastique, on rompt avec un discours tout fait, et, en somme, c’est aussi un discours qui tout à coup est le fruit du débat. C’est d’une certaine façon un discours collectif.

On peut écrire l'histoire de deux manières, et d'ailleurs, on peut écrire un roman de deux manières. On peut écrire une histoire comme si elle était achevée. C’est d’ailleurs souvent comme ça que les romanciers, j’imagine, procèdent, puisqu’ils connaissent la fin. Or là, il se trouve que, précisément, j'ai écrit une histoire dont je ne connais pas la fin, puisqu’elle est pas terminée. L’histoire des inégalités, on le sait, n’est pas finie. On vit dans des sociétés encore très inégalitaires, très différentes. Evidemment, ce sont plus des sociétés féodales, mais ça irrigue toute l’écriture du récit, et surtout, ça lui donne fatalement une sorte de rythme, au sens profond de ce mot et de ce que peut être l’écriture. Je suis directement impliqué dans l’écriture, puisque l’histoire n’est pas terminée, c’est une histoire qui me regarde moi aussi, directement, qui nous regarde tous.

On a souvent le sentiment, effectivement, qu'en s'intéressant à une période passée, on éclaire le présent, et je crois que c'est l'inverse. On part toujours de l'endroit où on est, des soucis qui sont ceux de son temps, et c'est à partir de là qu'on regarde toujours plus ou moins d’ailleurs son temps et le passé, aussi. C'est plutôt ce mouvement qui domine. Tout regard sur l'histoire est toujours de ce point de vue fatalement anachronique, intéressé, compromis par l'époque depuis laquelle on la regarde. […] Si on regarde l’histoire, on la regarde à partir des intérêts qui sont ceux du présent, on ne peut pas s’en dépouiller. L’idée d’un savoir historique qui serait impartial, dans ce cas-là, voudrait dire qu’on regarderait l’histoire à partir d’un lieu inexistant, un lieu angélique, et ce n’est pas du tout le cas.

Les titres, c’est toujours une cristallisation, c’est le point un petit peu poétique de l’écriture littéraire, puisque ça a en tous cas avec la poésie ce point en commun qu’il y a une part d’obscurité.

Le peuple est une construction toujours politique. C’est la construction d’un autre sujet politique, qui est en général plus tumultueux. […] Les garants des principes d’égalité, de liberté, de nos principes, sont aujourd’hui davantage qu'au Conseil Constitutionnel sur les ronds-points.

La référence à d’autres révolutions, notamment aux révolutions communistes du XXe siècle, n’est pas une référence disponible aujourd’hui. Et puis, il se trouve qu'on est en France. La Révolution française a une histoire, elle a deux cents ans d’histoire, elle s’est diffusée dans le monde, elle s’est universalisée en quelque sorte, elle a été dans ses principes incorporée par beaucoup, par le corps social, si bien que c’est une revendication, une idéologie disparate, mais disponible en tous cas, et une référence salutaire. […] La Révolution française a ceci de singulier qu’elle est un processus au long cours. Il y a donc plusieurs révolutions en une, d’une certaine façon. Il y a une forme d’hétérogénéité, il y a différentes composantes dans la Révolution française. […] C’est ça aussi qui la rend aujourd’hui disponible pour le peuple français.

Le livre est aussi un portrait, d'une certaine façon, puisque la différence entre cette époque et nos sociétés, c’est que, évidemment, la société allemande de ce temps est beaucoup plus hiérarchisée. […] Le peuple a besoin de théologiens […], notamment pour écrire, pour faire circuler sa parole. Aujourd'hui, on est à un moment fort différent, où précisément toute représentation se trouve être repoussée. Là, il y a une différence assez frappante. D’une certaine manière, les gens d’aujourd’hui ont pas mal appris du passé.

La littérature, le fait d’écrire des livres, c’est le fait de croire que dans l’écriture elle-même, dans le langage, il y a une sorte de puissance de vérité, […] en tous cas, c’est avoir une conscience aigüe du fait qu’elle ne peut pas se déployer hors du langage. […] Pour une part, la vérité est rétive au compte-rendu, elle a besoin d’écriture.

Il semblerait ces derniers temps tout de même que, lorsque la température monte, le pouvoir cède un peu plus que d’habitude. Il y a aussi […] une inégalité devant la mort, devant la violence elle-même. […] La disproportion est tout simplement effarante. La violence, c’est une chose difficile à qualifier, il y a aussi la violence des mots, quand est-ce que ça commence ? […] On est toujours l'enthousiaste et le violent d'un autre.

C’est venu spontanément avec les premiers livres, et si je l’ai conservé, c’est en y réfléchissant parce que j’y ai vu une forme de démocratisation du narrateur. C’est une façon de rompre avec cette figure bizarre, cette figure un peu hautaine, transparente, qu’est le narrateur. Il se trouve que, normalement, dans le roman, quelqu’un raconte l’histoire, mais on ne sait pas qui c’est. Quelqu’un tire les ficelles, mais on ne le voit jamais. On sait bien que, quand quelque chose est transparent, c’est en général l’idéologie dominante, celle qui est hégémonique, qui s’exprime à travers cette transparence. J’ai tout simplement préféré laisser ces traces de mon passage, qui pour le coup est un passage réel. Evidemment, l’écriture est toujours une chose artificielle et construite. Mais c’est un "je", c’est le petit pronom personnel de l’école, qu’elle m’a légué, et qui s’exprime là naturellement. […] C’est la façon la plus simple, spontanée, que j’ai trouvée de rompre avec cette figure qui a été très décriée […] à juste titre, qui est celle du narrateur, et en un temps aujourd’hui où je pense que chacun d’entre nous est un peu exaspéré par les discours construits, préconstruits, par les positions artificielles. […] Ce petit "je", c’est ma trace.

Intervenants
L'équipe
Production
Réalisation
Avec la collaboration de
Production déléguée

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......