LE DIRECT

Internet a trente ans... et tout le monde s'en fout !?

27 min
À retrouver dans l'émission

A l'occasion des trente ans d'Internet.

Avec Antonio CASILLI , André GUNTHERT et Dominique CARDON .

Antonio Casilli : « Les trente ans d’internet, tout le monde s’en fout en France, mais aux Etats-Unis, on est très concerné, avec l’introduction du protocole TCPIP qui remonte à janvier 1981. C’est une surprise que cette date ait été choisie, car on peut aussi faire remonter sa naissance à 1969, voire à 1961. Il y a peut-être de la part des Français un peu de chauvinisme ou une nostalgie du Minitel, mais aussi une pudeur qui consiste à ne pas trop insister sur l’âge de cette vieille innovation, comme si internet était un de ces vieux acteurs sur le retour auxquels on propose encore des rôles de jeunes premiers.

On est face à un processus de patrimonialisation d’internet et de son histoire, avec la création publique de commémorations. Ce n’est pas un hasard si on cherche aujourd’hui à célébrer les trente ans du protocole TCPIP, car le chercheur qui l’a mis en place est devenu l’ « évangéliste » internet en chef de chez Google. Derrière cette célébration se cache un acteur individuel. Il y aurait aussi une histoire officielle et une histoire plus romantique.

De nombreuses villes grecques ont longtemps revendiqué être la ville d’origine d’Homère, jusqu’à ce qu’on considère qu’il était simplement l’incarnation d’un esprit du temps, de telle sorte que toutes ces villes étaient un peu sa ville d’origine. C’est un peu la même chose, aujourd’hui, avec internet. »

Dominique Cardon : « Il n’y a pas de Louis Pasteur de l’internet, personne ne l’a inventé, et c’est ce qui est fascinant : c’est un ensemble de milieux différents qui inventent des choses qui finissent par se rassembler. Il y a une grande concurrence des dates. Celle du protocole TCPIP n’est sans doute pas la meilleure, au vu des multiples milieux qui ont participé à son élaboration : ceux qui ont créé l’infrastructure, ceux qui ont créé la norme, ceux qui ont créé des logiciels libres, ceux qui ont fait de la documentation. Ainsi, il vaudrait mieux prendre 1990, avec la création du web.

Dans cette histoire, l’une des dates qui fera l’objet d’une commémoration sera 1968, avec la première connexion entre des ordinateurs distants. D’une certaine manière, l’histoire d’internet s’est plutôt dessinée à cette époque. Quand la mémoire aura désigné une date et un responsable, on aura fermé internet. C’est pourtant un processus qui ne cesse de se renouveler. Le caractère polyphonique de cette histoire est le centre même d’internet, et le fermer serait problématique.

L’histoire de cet objet est importante on voit dans les archives que la tension entre l’internet des pionniers et les intérêts économiques est forte dès le départ de ce projet. Du point de vue historiographique, on compte seulement quelques ouvrages français sur l’histoire d’internet, tandis que les Anglais et les Américains fournissent un gros travail. On a quelques points de bascule : l’éclatement de la bulle internet à la fin des années 1990, ou encore l’invention du l’hypertexte dès certains textes des années 1940 voire à la fin du 19ème siècle. »

André Gunthert : « Comment fabrique-t-on des commémorations culturelles ? Sauf erreur, aucun outil technique du 20ème siècle n’a droit à sa commémoration. La photo et le cinéma ont leur date, mais ensuite, le téléphone, le disque, la télévision, ne sont pas commémorés. Il y a certainement une dimension technique au problème : lorsque la compréhension technique s’éloigne de quelque chose d’assimilable, il y a une difficulté à se l’approprier. Quant au volet historiographique, il faut noter que l’Histoire ne s’écrit plus avec des dates et des héros. C’est une histoire en réseau qui se dessine, et bien malin sera celui qui imposera un anniversaire.

Quand une date ou un personnage s’imposent, c’est qu’on a fait le tri entre les différentes histoires en jeu. Pour internet, on est dans la phase où l’histoire est en train de s’écrire. Aujourd’hui, on a encore des récits concurrents, et on n’a pas encore le grand récit. L’histoire n’est pas une liste de faits, mais une interprétation, et on peut supposer que celle de la période 1960-1980 va se modifier en fonction des dynamiques du présent. »

Sons diffusés :

  • France 3, journal télévisé du 22 décembre 1994.

  • Bande annonce du film Google and the world brain de Ben Lewis.

Pour poursuivre la discussion, retrouvez ci-dessous les principaux documents et ouvrages évoqués dans l’émission, ou rendez-vous sur la page Facebook et le compte Twitter de La Grande Table.

Pour accéder à la deuxième partie de La Grande Table du 29 janvier intitulée « Rencontre autour de "Siresnes Cités Danse" », cliquez ici.

Intervenants
  • Maître de conférences en histoire visuelle à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)
  • professeur de sociologie à Sciences Po, directeur du Médialab
  • Professeur à Telecom Paris, Institut Polytechnique de Paris

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......