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La gastronomie, forme littéraire en mutation ?

28 min
À retrouver dans l'émission

A partir des livres de cuisine A boire et à manger *(Gallimard, 2 tomes) de Guillaume Long réalisés à partir du blog éponyme , et Cuisine d'indulgence pour générations futures (éditions du Chêne) de François Simon , qui tient le blog "Simon Says".*

Avec Pascal ORY , François SIMON et Alain KRUGER .

Pascal Ory : « Le premier dessin qui représente un gastronome au début du 19ème le dépeint en train d’écrire à sa table, ce qui montre qu’il est aisé de relier gastronomie et littérature. Curnonsky était un écrivain du boulevard, Gault et Millau ont publié une anthologie littéraire. L’ouvrage de François Simon se situe dans cette veine : il est très écrit, et il exprime le double plaisir de la langue : le langage et le goût. Avec Guillaume Long, les choses sont plus immédiates, car le rythme du blog semble s’imposer plus fortement à lui. La présence de la gastronomie en littérature est aujourd’hui très liée à l’évolution de la médiation : il y a une gastronomie de la grande presse populaire, une gastronomie de la radio, une autre de la télévision, une autre encore des blogs.

Dans la logique de François Simon, il y a un amour clair pour la littérature. Les textes qu’il cite sont superbes : on a une entrée en matière qu’il faut lire. Au-delà, une question se pose : pourquoi cette floraison d’écrits culinaires est-elle si importante ? Il y a vraisemblablement une crise de l’autorité, bien représenté par des centralistes catholiques, les Michelin, des experts qui savent où est le bien et où est le mal. On constate que ce déclin jette le trouble dans les cuisines, qui sont un système d’ancien régime qui a besoin du Guide Michelin pour se maintenir. Il faudrait un peu de philosophie libérale libertaire, celle qui se développe sur les blogs, pour que cela évolue. »

Alain Kruger : « Je suis sidéré par la profusion de livres de gastronomie qui sortent. Leurs auteurs sont presque plus des mixeurs au sens du disc jockey que des écrivains. Mais François Simon fait de la littérature : on sent le plaisir du mot avant le plaisir du mets. L’ambition de littérature est évidente. L’idée de la dimension mythologique de la gastronomie est intéressante : quel est le premier homme, la première poule, le premier œuf ? On y trouve une sorte de jeu permanent, que l’on la sent un peu moins chez Guillaume Long.

On peut avoir une dévoration du monde sympathique et joyeuse. Il y a aussi une dimension grotesque, avec ces messieurs Jourdain qui viennent pérorer sur la cuisine. Dans On ne parle pas la bouche pleine , la cuisine est un alibi pour jouer avec les auditeurs et avec le monde. Cette prise au sérieux de la cuisine est pour moi totalement ridicule.

Le livre de cuisine se vend, cela ne veut pas dire qu’il se lit. Le dernier livre de Julie Andrieu, qui est son best of, est très ambitieux pour le lecteur, et c’est une idée qui me plaît. Le festin de Babette qui ressort est passionnant, car il montre comment on passe d’une société évangéliste danoise à l’idée de la grâce transmise par ce qui est bon.Tout le monde peut faire ce qu’il veut, les plus doués comme les moins doués. On peut y voir une révélation : la grâce peut s’incarner en-dehors du spirituel. »

François Simon : « Ce que je ressens, c’est que la nourriture nous a habitués à rester sur son propre nombril, l’assiette. Mon livre élargit à la table : le bonheur qu’on a de s’y attabler, et qui nous emmène vers des analogies, d’où le vocabulaire qui glisse de métaphore en métaphore, de telle sorte qu’à table on a envie d’autres repas que celui que nous mangeons. Les vannes sont ouvertes : on peut aller de la saucisse de Berlin à la musique de Berlin à la forme de la ville de Berlin, avant de revenir à la structure même de la salade de pommes de terre.

Comme dans toute discipline, il y a une société civile et une société politique. La société politique regroupe ce qui est magnifiquement barbant, avec les grands chefs. La société civile est libre et imprévisible, elle s’exprime comme elle veut. C’est une société naïve, de cueillette, qui se crée : les bonnes adresses se donnent maintenant avec le bouche à oreille et non plus dans les guides.

Dans Le festin de Babette , on voit des gens qui découvrent le plaisir et sont effrayés. C’est un peu ce qui arrive dans le monde de la cuisine. Mon livre marque une forme d’éparpillement et d’explosion, qui met en évidence le fait que la gastronomie n’a plus de pilote, de règle, ni de loi. C’est devenu un monde païen où tous les langages et expressions sont permis. »

Sons diffusés :

  • Guillaume Long dans On va déguster sur France Inter, le 22 janvier 2012.

  • « Dessert 1 », extrait de la bande originale du film Le festin de babette .

  • Les Beatles, « Helter Skelter ».

Pour poursuivre la discussion, retrouvez ci-dessous les principaux documents et ouvrages évoqués dans l’émission, ou rendez-vous sur la page Facebook et le compte Twitter de La Grande Table.

Pour accéder à la deuxième partie de La Grande Table du 12/12/12 intitulée « Rencontre avec la romancière Abha Dawesar », cliquez ici.

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