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La grande famine sous Mao

28 min
À retrouver dans l'émission

A partir du livre Stèles : La grande famine en Chine, 1958-1961, de Jisheng Yang (Seuil).

Avec :

- Pascal ORY

- Emmanuel LINCOT

- Philippe TRETIACK

Pascal Ory : « Plus qu’un livre, ce sont des stèles qui imposent une double lecture : sur le Grand Bond en avant et la catastrophe en elle-même, mais aussi sur la possibilité même d’un tel livre. Il s’agit de voir comment il a pu être écrit, documenté, et publié par cet auteur qui n’est pas un dissident.

Avec le Grand Bond en avant, la Chine trace sa voie indépendamment de l’Union soviétique en pleine déstalinisation. Mao Zedong veut réaliser l’utopie communiste. Il prévoit une réappropriation complète du pays avec la collectivisation, mais aussi en montrant que la Chine peut atteindre des objectifs pharamineux sur le plan industriel. Ces objectifs vont être atteints en éclatant l’industrialisation, et en faisant en sorte que les campagnes nourrissent cet effort. Le résultat, c’est que l’industrie et l’agriculture ont été ruinées. On estime le nombre de morts à 36 millions, qu’il s’agisse d’exécutions, de suicides, ou encore de victimes de la malnutrition. Mao va ainsi rester au pouvoir malgré l’échec, et peut-être grâce à cet échec.

L’auteur de ce livre a réussi à faire cette enquête aujourd’hui, il dit que le système actuel vacille et est solidaire de ces atrocités, alors même que la grande famine reste un tabou en Chine. On peut conclure qu’il y a en Chine des luttes de factions incontestables qui rendent l’avenir politique incertain. De plus, on voit que la société est mûre pour entendre et relayer un tel témoignage, et qu’elle va moins facilement qu’avant se laisser bâillonner : on se retrouve de plus en plus face à des individus, alors que les populations ont pu être considérées comme des masses. »

Emmanuel Lincot : « D’un point de vue historiographique, on connaissait déjà les ravages du Grand Bond en avant. L’originalité de ce livre, c’est que ce témoignage émane d’un Chinois, qui a d’abord publié à Hong-Kong en chinois, avant d’être traduit en langue étrangère. Ce qui frappe, c’est que l’élite intellectuelle européenne a été frappée de cécité au moment des faits. Rétrospectivement, la reconnaissance par le général De Gaulle de la République populaire de Chine en 1964, deux ans seulement après la fin officielle du Grand Bond en avant, fait froid dans le dos.

L’idéologie est au pouvoir dans ce système totalitaire. Il y a confusion entre les structures de l’Etat et celles d’un parti unique. Pour bien le comprendre, il faut remonter deux ans plus tôt, quand Mao fait déporter 6 millions d’intellectuels et exerce seul le pouvoir. La population est enrégimentée dans des brigades de production industrielle, ce qui fait qu’il n’y a pas de récolte en 1958, d’où une famine qui se poursuit jusqu’en 1962.

Ce livre participe d’un travail de mémoire qui est un travail de sape, auquel la société chinoise n’est pas indifférente. Dans cette perspective, l’élection de Mo Yan pour le prix Nobel de littérature est importante. Cet auteur regroupe à sa manière toutes les ambiguïtés de la Chine. Il a une fonction officielle dans la communauté des écrivains de Chine, il est reconnu par l’occident, et il n’a cessé de critiquer le maoïsme et le Grand Bond en avant. »

Philippe Tretiack : « Ce qui est extraordinaire dans ce livre, c’est que l’auteur remonte en amont pour restituer l’enchaînement des décisions catastrophiques qui mènent à la grande famine. Il apparaît que le système hiérarchique est pris en tenaille. Les décisions prises au sommet par Mao sont amplifiées à chaque échelon de l’administration, tandis que les plaintes de la base sont étouffées à chaque échelon. Non seulement on détruit éviers, réchauds et ustensiles (notamment pour s’approprier les ressources en métal), mais ce qui est impressionnant, c’est la réaction de fureur, les cris de la population. Tout est inscrit dans une fièvre, car on fixe une date à la réalisation de l’utopie communiste. Entretemps, c’est comme si le communisme était déjà réalisé : les populations sont regroupés dans des cantines pour les repas, et celles-ci dévorent littéralement tout ce qu’elles ont, selon le principe « à chacun selon ses besoins », ce qui constitue une véritable forme d’inconscience.

L’émergence de la parole contestataire est aujourd’hui évidente. Les gens se sentent beaucoup plus libres que par le passé. »

Sons diffusés :

  • Han Suyin, dans Apostrophes de Bernard Pivot sur Antenne 2, le 12 décmbre 1975.

  • Rithy Panh dans La Grande Table du 11 janvier 2012.

  • Yao Lee « L’attente solitaire ».

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