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La marginalité rend-elle libre ?

27 min
À retrouver dans l'émission

A l'occasion de la sortie du film Les Invisibles, de Sébastien Lifshitz.

Avec :

- Philippe MANGEOT

- Eric FASSIN

- François CUSSET

Philippe Mangeot : « Les hommes et les femmes présentés dans le film sont confrontés à deux titres à l’invisibilité. La première est l’invisibilité actuelle de personnes homosexuelles qui ont entre 70 et 90 ans. L’autre est liée à leur jeunesse : ces hommes et ses femmes ont découvert leur sexualité à un moment où elle était sans modèle, puisqu’elle n’avait pas droit de cité.

Les portraits les plus forts du film sont ceux de personnes qui ont fait le choix de la sortie du placard dans les années 1970, qui ont fait le choix de s’affranchir d’un passé d’invisibilité au profit d’une attitude militante. Cette dernière aveugle un peu sur ce qui a pu constituer une culture de l’homosexualité dans l’invisibilité. C’est la promesse non tenue du film : on aurait voulu en savoir plus sur la culture cachée de l’homosexualité, entre affirmation et retrait, avec la constitution de communautés plus ou moins secrètes. Les sciences humaines l’ont étudié : les travaux de l’historien George Chauncey le montrent à propos du New York des années 1920-30.

Je pense à un autre film, Avant que j’oublie , de Jacques Nolot. Il raconte ce que fut une culture de l’homosexualité marquée par le soutien générationnel : les vieux homos protégeaient les plus jeunes, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Ce film, comme Les invisibles , complique notre conception de l’histoire de l’homosexualité. Je fais partie d’une génération qui considérait que l’émancipation était une sortie des ténèbres, et nous regardions nos aînés avec condescendance. Il ne s’agit pas de revenir sur ce récit, mais il est temps de construire une histoire post-militante, pour prendre en compte certaines formes de cultures homosexuelles rendues invisibles par le militantisme. »

Eric Fassin : Dans l’introduction de son livre Le gay New-York , Chauncey évoque la genèse du mot coming out . Aujourd’hui, il s’agit de se déclarer devant la société en général. Au début du 20ème siècle, cela consistait à faire sa sortie dans le monde homosexuel. Quand on parle de l’invisibilité des homosexuels il faut donc se demander : invisibles pour qui ? Il y a une invisibilité aujourd’hui des générations les plus âgées, parce que la culture homosexuelle, notamment masculine, valorise davantage la jeunesse. Il y a aussi une invisibilité qui est celle de cette histoire. De ce point de vue, la force du film est de retracer des portraits individuels. Mais ce qui est déconcertant, c’est l’absence de toute présentation d’une culture homosexuelle.

De l’après-guerre à 1970, la conception dominante de l’homosexualité ne prônait pas le coming out , mais ce n’était pas non plus une communauté chaleureuse comme le New York des années 1930. Dans le film, les individus ne semblent pas pris dans cette culture.

Il est intéressant que ce film sorte en plein débat sur le mariage pour tous, car ce film semble dire que si on était heureux avant, alors il est inutile de réclamer des droits. Il faut dissocier la question de la reconnaissance de celle de la visibilité. Ce qui se joue autour du mariage et de la filiation est plutôt liée à la question de la reconnaissance. On n’a pas à opposer la question des droits et la question d’un épanouissement. La contre-culture n’est pas la seule manière d’exister. Se construire dans la marginalité et la répression ne veut pas dire que marginalité et répression sont source de bonheur.

Ce qui est intéressant, c’est de s’interroger sur la norme du coming out . Le prix pour rompre avec une vision enchantée de la libération homosexuelle est-il de renoncer à la vision d’une communauté, et à une vision politique ? Ce n’est pas nécessaire, et le film ne l’impose pas, mais il serait dommage que cela s’y réduise. »

François Cusset : « Le film est ambivalent. Il montre une réalité jamais vue, mais ce qui est gênant, ce sont les effets et les usages du film. Entre les lignes des commentaires, il y a un discours sur le thème « C’était mieux avant », et une critique assez explicite du militantisme. Le film lui-même montre des trajectoires individuelles, et de ce point de vue, il n’est pas politique. Mais c’est une bonne petite machine de guerre contre le binarisme homos/hétéros. Dans ce film, on a des cas et des points de vue très différents. Il y a une palette très variée de rapport au corps, de désir du corps.

Il faut poser la question de la visibilité de manière stratégique. Il y a soit une définition passive, où on est montré du droit contre son gré et exclu de l’espace public, soit on a un rapport stratégique à cela, par exemple à travers un certain plaisir à révéler son homosexualité. Le moment-clé de la subjectivation homosexuelle est celui où on s’approprie la question de la visibilité. »

Sons diffusés :

  • Didier Eribon, dans Du jour au lendemain , le 2 janvier 2004.

  • Bande-annonce et extrait du film Les Invisibles de Sébastien Lifshitz.

  • Juliette Gréco, « Le monsieur et le jeune homme ».

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