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La peur, un moteur des transformations architecturales et urbaines ?

27 min
À retrouver dans l'émission

Autour du livre Le meilleur des (deux) mondes, maisons et jardins souterrains de Jay Swayze (éd. B).

Avec Philippe TRETIACK , Magali REGHEZZA et Pascal ORY .

Philippe Tretiack : « Dans les années 1960, la menace d’un conflit nucléaire était omniprésente, il y a donc eu un enthousiasme terrifié pour la construction d’abris anti-atomiques. Jay Swayze avait commencé à en construire, il les exposait dans des foires qui attiraient des foules. Dans ce but, il avait fondé l’entreprise Geobuilding Systems . Il voyait l’idée d’un retour sous terre de manière très positive, car cela éviterait de se confronter aux éléments naturels : protection contre les radiations atomiques, et protection face à presque tout. On peut le lire comme un texte sérieux, écologique même, mais aussi comme un texte loufoque. On trouve des détails extraordinaires : il montre par exemple que les fenêtres ne sont pas indispensables, et qu’on peut en concevoir de fausses sous terre.

Il propose un modèle de bunker "palace tex-mex", mettant ainsi en évidence la possibilité de construire des choses très étranges. En 1961, le gouvernement américain distribue un fascicule intitulé L’abri antiatomique familial , distribué à cinq millions d’exemplaires.

Les écologistes travaillent aussi sur une idée de la peur, avec la menace de la raréfaction des ressources. Mais Swayze apparaît surtout comme anti-américain : ce qui caractérise souvent l’Amérique, c’est la capacité de circuler sur le territoire, or il propose de s’enfermer sous terre et de ne pas se déplacer. Plus qu’une bunkerisation, il s’agit d’une disneyisation. Il veut créer une espèce de monde ludique. C’est un monde de trompe-l’œil où on a le sentiment que les êtres humains redeviennent des enfants. Ajoutons que la culture underground a été considérée comme une contre culture. Nous avons l’exemple de quelqu’un qui revendique une culture underground, qui pourrait être critique du système. »

Magali Reghezza : « C’est un livre savoureux, qui rejoint de nombreuses utopies urbaines. Ce n’est pas du tout écologique. On vit aujourd’hui, déjà, beaucoup sous terre, et on sait que c’est dangereux, car cela crée des vulnérabilités (face à l’eau par exemple), et constitue une forme d’étalement urbain. On voit aussi que c’est la peur qui devient le moteur de la construction des villes, de l’architecture. Dans l’ouvrage, on a une peur de la « bombe P » : la croissance démographique. En conséquence, on s’enferme. C’est la logique du bunker qui anime de nombreuses villes américaines. On répond à la peur par la frustration, par la fermeture.

C’est l’exemple même la ville américaine comme absence d’espace public : on recrée d’abord la communauté familiale, avec un contrôle des circulations dans la ville et donc des populations. Dans Au-delà de Blade Runner , le géographe américain Mike Davis indique qu’à Los Angeles, et plus précisément à Bunker Hill , on a enlevé les voies piétonnes, les trottoirs, et on a des immeubles "intelligents", qui se ferment dès qu’il y a une émeute. Cette idée de bunkerisation est de plus en plus présente, et se décline dans la mondialisation.

Paul Virilio parle du progrès qui permet une compression des distances temps, mais celle-ci n’a jamais autant rendu les lieux importants. Quand on reprend l’ouvrage qui nous est proposé, ce qui manque c’est la technique. D’un côté, on a la réponse technique. De l’autre côté, on peut changer les comportements. Ces deux solutions demandent un choix politique, or, dans l’ouvrage de Swayze, il n’y a ni politique, ni société. »

Pascal Ory : « Jay Swayze est infiniment sérieux dans ce livre. N’oublions pas qu’on est en pleine guerre froide. Pour ce qui est de la hantise de la guerre atomique, les années 1950 voient se multiplier les fantasmes. On peut trouver une actualité de cela. Il n’est pas écologiste, mais il y a tout un discours catastrophiste, qui prend des masques très différents au fil du temps, mais qui est éternel.

Ce qui est frappant, c’est à quel point il y a un échec de ces solutions, qui sont des utopies ou des contre-utopies. Régulièrement, il y a un démenti des sociétés aux dimensions catastrophiques. On reconstruit sur de nouvelles bases, les règles sociales changent, et on n’est pas parvenu à prouver que les villes sont à l’agonie. On vit avec cela à partir du moment où on a une certaine logique sociale. La posture mélancolique de Virilio est assez payante mais pas forcément vérifiée. »

Sons diffusés :

  • René Barjavel dans L’art et la vie le 13 avril 1950.

  • Paul Virilio dans Tout arrive le 3 février 2004.

  • « Ausencia », extrait de la bande originale du film Underground de Kusturica.

  • Bruno Rougier dans Inter Actu sur France Inter le 5 décembre 1990, à propos du projet « Biosphère 2 ».

  • Félix Leclerc, « Un abri pour l’hiver ».

Pour poursuivre la discussion, retrouvez ci-dessous les principaux documents et ouvrages évoqués dans l’émission, ou rendez-vous sur la page Facebook et le compte Twitter de La Grande Table.

Pour accéder à la deuxième partie de La Grande Table du 9 janvier intitulée « 1913, une révolution artistique », cliquez ici.

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