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La science du corps en question

28 min
À retrouver dans l'émission

Au lendemain de la conférence d'Anne Fausto-Sterling à l'ENS de Paris, et à partir de son livre Corps en tous genres, La dualité des sexes à l'épreuve de la science (La Découverte).

Avec Eric FASSIN , Geneviève FRAISSE , et Myriam MARZOUKI .

Eric Fassin : « Ce qui est en jeu dans les polémiques sur le mariage pour tous, c’est la question du statut social de la différence des sexes : est-ce la différence des sexes qui organise la société, ou bien l’inverse ? Le livre d’Anne Fausto-Sterling montre que la théorie du genre, ça n’existe pas ! Il y a un champ d’étude où le fondement même de ce qu’on entend par genre est remis en cause. Dans les années 1970, lorsque cette théorie a été fixée, on disait qu’il fallait distinguer entre le sexe, du côté de la nature, et le genre, du côté de la culture. Aujourd’hui, cette opposition n’est pas forcément pertinente. Quand les droites chrétienne et populaire s’opposaient l’an dernier à la théorie du genre, certains concédaient qu’on ne pouvait pas en parler dans le domaine de la biologie. La biologiste qui nous parle ici du partage entre nature et culture met en évidence leur imbrication, sans que l’un prédomine sur l’autre : la société construit non seulement les discours sur le corps, mais aussi le corps lui-même.

La question des intersexes joue un rôle important dans cette réflexion, car cela permet à Anne Fausto-Sterling de montrer les limites de la binarité « naturelle » homme / femme. Définir qui est un homme et qui est une femme est une opération sociale, qui vaut ce qu’elle vaut. Mais on pourrait organiser différemment les catégories pour désigner la réalité biologique. L’opération de catégorisation se traduit par un ordre social qui peut nous apparaître comme un donné naturel, or, le monde est plus compliqué que le bon sens conservateur.

Ce livre, remet non seulement en cause le bon sens, mais nous interroge sur le fonctionnement de la science, pas seulement en montrant qu’il y a des préjugés, mais en rappelant que le savoir est toujours situé. »

Geneviève Fraisse : « Si on reprend le sous-titre, le livre parle-t-il de la dualité des sexes à l’épreuve de la science, ou est-ce l’inverse ? On constate la fin du partage entre nature et culture. Ce modèle est périmé, et quand on le fait fonctionner, on renforce en fait la nature. Ce qu’on apprend dans ce livre c’est que la science est en mouvement. Il y a un double mouvement : on peut lire le genre dans le corps, et en même temps le corps ne dit pas la vérité. Elle passe du sexe au genre sans cesse pour avancer, tout en repérant le rapport entre le savant et le politique. Anne Fausto-Sterling montre la construction et la reconstruction permanente de l’altérité. De ce point de vue, la question des intersexes montre une pensée en travail : ne croyons pas qu’il n’y a pas de production scientifique en cours.

Il faut s’arrêter sur la disparition du mot « hermaphrodisme ». Cela veut dire qu’on veut sortir du langage mythique pour lui préférer des termes plus objectifs, comme « intersexe » ou « transgenre ». On quitte le domaine du monstrueux. Le terme d’ « intersexe » est le lieu de la pensée de la différence comme de l’indifférence. »

Myriam Marzouki : « L’élément intéressant, c’est qu’il s’agit de l’ouvrage d’une biologiste, alors que notre réflexion sur le genre nous provient surtout des sciences humaines et sociales. Elle nous montre ce qu’on savait déjà : la science est située, le fait scientifique est fabriqué. Anne Fausto-Sterling propose des analyses sur la question génétique, hormonale. En ayant un engagement féministe et en étant biologiste, on fait avancer la science différemment.

Le moment où les responsables du CIO veulent assigner un athlète à un sexe est un moment où on voit que la biologie est inopérante. Anne Fausto-Sterlinf ne dit pas qu’il n’y a ni homme ni femme, elle dit que l’adéquation statistiquement la plus fréquente entre une identité sexuelle, une apparence sexuelle et un phénotype sont les deux extrêmes d’un spectre. Entre les deux, il y a des cas qui sortent du monstrueux dès lors qu’on les nomme. Selon elle, 1,7% de naissances sont intersexes, ce qui est un nombre important ! Enseigner le continuum biologique aux élèves permettrait peut-être de faciliter la tolérance. »

Sons diffusés :

Pour poursuivre la discussion, retrouvez ci-dessous les principaux documents et ouvrages évoqués dans l’émission, ou rendez-vous sur la page Facebook et le compte Twitter de La Grande Table.

Pour accéder à la deuxième partie de La Grande Table du 18 décembre intitulée « Rencontre entre les romanciers Bruno Racine et François Gantheret », cliquez ici.

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