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"La vie est un rêve" : réapprendre à rêver la vie ?

27 min
À retrouver dans l'émission

A partir de la pièce La vie est un rêve de Pedro Calderon, mise en scène par Jacques Vincey.

Avec Christophe PROCHASSON , Alain BUBLEX et Stanislas NORDEY .

Christophe Prochasson : « Je suis sorti très enthousiaste de cette pièce, qu’on appelait autrefois La vie est un songe . C’est une œuvre bien connue, aux accents shakespeariens, qui est mise en scène admirablement. Pourquoi cette pièce a-t-elle des consonances actuelles ? Parce qu’on y trouve des thèmes éternels : heurts entre les générations, ambivalence des identités sexuelles, ou inquiétudes quant à la filiation. Mais le thème principal, c’est le rêve. Toute la pièce repose sur un doute quant aux limites qui séparent le rêve et la réalité. L’efficacité sociale du rêve peut ainsi être questionnée : cette pièce invite à réfléchir au rêve comme moyen d’action, et comme outil pour transformer la réalité. Le spectacle est très subtil, avec des jeux d’ombres et d’éclairages très fins, mais aussi avec les parois qui tombent au fur et à mesure que se lève le voile de l’intrigue.

Le thème de l’adolescence apparaît lui aussi clairement. Sigismond fait figure d’ado insupportable, capricieux et violent avec les dames. Pour lui, le rêve est une façon de se projeter dans l’avenir et fracturer le présent, qui ne lui convient pas. Le thème du rêve s’emboîte donc dans celui de l’adolescence. Le prince n’est pas inculte, il a été éduqué dans sa tour durant sa jeunesse, et il s’agit pour lui de savoir quoi faire du savoir acquis en coupure avec le réel.

On peut glisser du rêve à l’utopie. Les utopies ont été une forme de discours politique assimilable au rêve. Mais elles ont été aussi très ancrées dans la réalité. Ce qui est intéressant, c’est cette distribution entre le rêve et la réalité. Sigismond rêve, mais il n’est pas passif : il dépasse l’opposition rêve / réalité. Il décide d’agir dans la sphère dans laquelle il croit être.

C’est une façon de penser l’avenir en se projetant de façon sérieuse dans les données de ce temps. »

Stanislas Nordey : « Il y a une manipulation terrible au centre de la pièce, dont Sigismond et la victime, et en y mettant fin, le héros montre qu’on est libre dans le rêve. Tout le théâtre de cette période parle du rêve, qu’on pense aux pièces de Shakespeare ou à L’illusion comique . A l’inverse, aujourd’hui, la question du rêve dans l’écriture théâtrale est beaucoup mise de côté. On parle beaucoup du réel, et tout ce qui est lié à la revendication du rêve est un peu mis de côté.

Les grands mythes cinématographiques comme Matrix , Inception ou Avatar prennent comme point de départ des gens qu’on endort. Il y a une fascination toujours présente sur ce moment ou quelque chose lâche prise. Les discours politiques s’en font l’écho, et fabriquent un idéal abstrait pour travailler sur le concret. On peut appeler cela des utopies, mais il faut noter la dérive sémantique dans le langage contemporain. Aujoud’hui, quand on parle d’un projet comme d’une utopie, on sait qu’on ne le fera jamais. »

Alain Bublex : « Le nœud de la pièce, c’est le passage de l’adolescence au monde adulte. Ce moment de rêve ou d’incertitude est le moment où l’adolescent se projette dans la vie adulte. Le moment le plus caractéristique de cela dans la vie courante, c’est Noël, où l’on prend les enfants pour des idiots. Pourquoi mentir aux enfants ? La beauté d’une fable, c’est qu’on sait qu’elle est une fable.

On voit beaucoup le thème du réel dans la pièce, avec cette interrogation : comment s’accorder sur le réel, être d’accord sur ce qu’on a vu ? Au fil des événements, Sigismond cherche toujours à s’accorder avec la cour ou avec le peuple, pour voir comment ses actes sont acceptés par les autres : c’est un apprentissage du monde adulte. Cette pièce n’est donc pas un appel au rêve. Si on reprend l’argument politique, on peut souligner que le rêve décrit par Martin Luther King est effectivement celui d’une société meilleure, mais il c’est surtout, en creux, la description d’une réalité, celle de l’Amérique dans laquelle il vit. »

Sons diffusés :

  • Martin Luther King, discours « I have a dream ».

  • Extrait de la pièce « La vie est un rêve ».

  • Anne Dufourmantelle, dans Du jour au lendemain le 25 mai 2012.

  • Eurythmics, « Sweet Dreams ».

Pour poursuivre la discussion, retrouvez ci-dessous les principaux documents et ouvrages évoqués dans l’émission, ou rendez-vous sur la page Facebook et le compte Twitter de La Grande Table.

Pour accéder à la deuxième partie de La Grande Table du 30 janvier intitulée « Entretien avec le metteur en scène Joël Pommerat », cliquez ici.

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