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Le cerveau a-t-il un sexe ?

28 min
À retrouver dans l'émission

En partenariat avec le magazine Books, à l'occasion de la publication de son dossier "Cerveau féminin - Cerveau masculin".

Avec :

- Catherine VIDAL

- Geneviève FRAISSE

- Eric FASSIN

Eric Fassin : « Pourquoi la question se pose-t-elle ? On la retrouve dans le discours populaire, avec par exemple l’idée que les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus, mais aussi dans le discours scientifique. La différence culturelle entre hommes et femmes, il faut savoir comment l’interpréter. Certains la naturalisent, et on peut imaginer que la bataille opposerait les tenants de la culture et ceux de la nature. Mais en fait, cet enjeu traverse tant les sciences sociales que les sciences de la nature.

Quand on parle du sexe, on ne parle jamais vraiment du sexe. La question qui est posée est celle du déterminisme biologique et de la manière de s’en affranchir. Le problème, c’est que cela touche non seulement à la question du sexe, mais aussi à la question des races. Remettre an cause le déterminisme biologique, ce n’est pas donc pas s’opposer simplement à l’assignation des places aux femmes, mais plus généralement à l’assignation des places à tous les groupes de la société. Le déterminisme biologique nie l’histoire. Cette question continue de travailler la science, mais il ne faudrait pas croire que c’est ce qui fait la science. Un élément est à mon sens important : est-ce qu’on considère que la science est pure, qu’elle n’est pas traversée par la société, ou au contraire qu’elle en fait partie et qu’elle l’influence ? »

Catherine Vidal : « La question de fond est : quelle est l’origine des différences entre hommes et femmes ? Si on pose la question aux neurosciences, à la génétique, on a aujourd’hui pu montrer que le développement des organes sexuels a lieu très tôt chez l’embryon, puis ils évoluent lentement. En revanche, pour le cerveau, le processus de développement est très lent, et prend des années après la naissance. On ne peut donc mettre sur le même plan ce qui relève de la physiologie des organes sexuels et ce qui relève de la physiologie cérébrale. Rien n’est déjà programmé dans le cerveau depuis la naissance, et tout dépend de l’expérience vécue. Les différences qu’on peut observer entre les personnes d’un même sexe l’emportent sur les différences entre les personnes des deux sexes. La structure même du cerveau incorpore l’expérience sociale, vécue. Il n’y a donc plus d’opposition entre inné et acquis : la structure même du cerveau incorpore l’expérience vécue.

Pourquoi cherche-t-on des différences, au-delà de celles qui sont des évidences ? Il est important de rechercher des origines aux différences si l’on veut tenter de comprendre pourquoi, par exemple il y a plus d’autistes et de schizophrènes de sexe masculin, ou pourquoi on compte plus de cas de dépression chez les femmes. Le problème, c’est que des courants voudraient pousser les recherches sur les différences pour mettre en évidence des différences de capacités cognitives entre garçons et filles, pour adapter des programmes d’éducation prétendument plus spécialisés pour un cerveau masculin ou un cerveau féminin. Le problème est donc celui de l’origine de la différence : les différences ne sont pas présentes dans les cerveaux et des filles de façon innée. »

Geneviève Fraisse : « On peut, enfin, se débarrasser du débat entre nature et culture. En fait, le débat est celui qui oppose les sciences et la société. Depuis le 17ème siècle et les héritiers de la pensée cartésienne, on sait que « l’esprit n’a point de sexe » : le débat des trois derniers siècles est de savoir si la raison des femmes est sexuée. Maintenant, la question se pose autour du cerveau. Mais a-t-on remarqué que les filles réussissent à l’école ?

Ce qui est aussi en jeu, c’est que la science serait au fondement de l’organisation sociale. Or, la science n’est pas au fondement du politique, science et politique peuvent être déliés. Si on fait des découvertes scientifiques dans le sens de l’égalité homme / femme, cela change-t-il l’organisation sociale ? Rien n’est moins sûr.

Dans le fond, on dénie de l’histoire à toute cette affaire. On refuse qu’il y ait de l’histoire sur cette affaire de sexe, ou sur cette affaire de race. Or, cela permettrait d’échapper à la réinstauration du débat entre nature et culture, qui à mon avis fonctionne en boucle. Il y a un éventail d’identités sexuelles entre les deux extrêmes, les deux repères du « plus homme » et du « plus femme ».

Sons diffusés :

  • Françoise Héritier dans Les savanturiers , le 5 septembre 2009, France Inter.

  • Simon Baron Cohen, vidéo publiée sur le site internet du Guardian .

  • Anne Sylvestre, « Les hormones Simone ».

Pour poursuivre la discussion, retrouvez ci-dessous les principaux documents et ouvrages évoqués dans l’émission, ou rendez-vous sur la page Facebook de La Grande Table.

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