LE DIRECT

Le défi culturel chinois

28 min
À retrouver dans l'émission

A partir de l'ouvrage d'Emmanuel Lincot La Chine au défi (Erick Bonnier, 2012).

Avec :

- Emmanuel LINCOT

- Philippe TRETIACK

- Pierre HASKI

Emmanuel Lincot : « Quarante ans après la révolution culturelle, il faut s’interroger sur les enjeux culturels actuels. D’un point de vue institutionnel, il faut souligner le développement des instituts Confucius, la volonté des dirigeants de créer une société harmonieuse, et la défense d’une certaine vision du monde à travers le consensus de Pékin, qui s’oppose au consensus de Washington. Le pays est face à un nombre grandissant de revendications sociales sur les réseaux sociaux, mais aussi la création d’un prolétariat intellectuel : il y a une masse de jeunes surdiplômés qui ne trouvent pas d’emploi. On a aussi des singularités régionales, avec des arrière-pays qui pâtissent du privilège fait aux régions côtières les plus dynamiques.

Du point de vue culturel, on voit exploser la scène artistique et culturelle. La Chine déploie tous les moyens d’une grande puissance pour promouvoir la culture chinoise. Les résultats sont là Chine emporte tous les prix internationaux, à commencer par le Prix Pritzker attribué à Wang Shu. Mais ce succès pose problème, car il y a sans doute une inadéquation entre le schéma institutionnel et la réalité d’une scène artistique qui explose, avec de plus en plus de manifestations artistiques individuelles. On est très loin du libéralisme culturel réel des Etats-Unis, ce qui amène à relativiser l’existence du soft power .

On a souvent dit que la culture de la Chine ne s’était pas placée dans la pierre, mais plutôt dans les collections picturales ou calligraphiques. Les choses ont changé : on réalise qu’il y a un enjeu identitaire à sauvegarder le patrimoine, notamment le patrimoine industriel. Cela participe d’une certaine forme de nationalisme culturel. »

Pierre Haski : « On a trois acteurs dans ce bouillonnement culturel. D’abord, le parti considère que la culture est un enjeu stratégique : il veut concurrencer Hollywood et imposer son soft power , sans en perdre le contrôle. Ensuite, les promoteurs immobiliers ouvrent des musées privés par centaines. Enfin, la société s’est réveillée, elle est impossible à remettre dans la bouteille dont elle est sortie, que ce soit sur le plan culturel ou sur le plan social : Ai Weiwei en est une illustration spectaculaire. L’enjeu est donc de concilier un pouvoir qui veut pousser une industrie culturelle mais qui veut garder le contrôle, un secteur privé qui veut se faire du fric, et une société qui veut tout simplement exister parce qu’elle a été longtemps réprimée. C’est une équation difficile à résoudre, pour un pouvoir politique qui sait qu’il ne peut utiliser les mêmes méthodes répressives qu’autrefois

Ce qui est frappant, c’est la capacité de ce pouvoir à s’adapter et à digérer ces évolutions. On le voit avec l’art contemporain, qui est aujourd’hui totalement structuré en Chine. Le régime montre une capacité à absorber des éléments qui pourraient le déstabiliser. La Chine est en permanence en quête d’une modernité qui lui ressemblerait tout en étant compatible avec la mondialisation. Sur le cinéma, elle envie Bollywood, qu’elle n’a pas réussi à égaler jusqu’ici.

Ai Weiwei radicalise le débat : certes la condition de vie des Chinois s’est améliorée, mais il fait partie de ceux qui prennent une distance par rapport à cette vision statistique de l’amélioration de la situation chinoise. Internet est aujourd’hui le seul endroit où la société débat, où elle s’exprime dans sa pluralité. »

Philippe Tretiack : « Un élément du livre d’Emmanuel Lincot est au cœur de la question culturelle : l’hypothèse qu’à la suite du soft power, la Chine retrouverait son arrogance. Il se pourrait que pour le gouvernement chinois, l’ouverture d’instituts Confucius ou la participation aux foires internationales soient une simple phase de transition avant que la Chine n’impose sa puissance. Tout cela reste assez mystérieux.

Quant aux musées, les Chinois, constatant qu’il n’y en avait pas assez par rapport aux Etats-Unis ont décidé qu’il y en aurait un pour deux cent cinquante mille habitants. Cela fait beaucoup de musées à construire ! Or, il apparaît que la Chine dispose de peu de hauts-lieux conservés, le pays étant assez peu patrimonial. Il va donc falloir trouver quoi exposer. »

Sons diffusés :

  • Matthieu Wolmark, directeur artistique du Panorama du cinéma chinois de Paris, le 9 septembre 2007.

  • Extrait du documentaire d’Alyson Klayman, Ai Weiwei never sorry , sortie le 5 décembre 2012.

Intervenants
  • Journaliste et écrivain
  • spécialiste de la diplomatie culturelle de la Chine et la question du ‘soft power’ du régime, professeur à l'Institut Catholique de Paris, chercheur associé à l’IRIS
  • journaliste à L'Obs, cofondateur de Rue89

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......