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L'Italie, musée à ciel ouvert

27 min
À retrouver dans l'émission

A partir de l'essai d'André Chastel , L'Italie, musée des musées (Liana Levi).

Avec Pascal ORY , Patrick BOUCHERON , et Alain BUBLEX .

Pascal Ory : « Les deux textes de cette publication résument bien la position d’André Chastel. Le premier parle de l’invention du patrimoine entre la fin du Moyen-Âge et la Renaissance, qui a conduit à la création du musée en Italie. Il y a pour Chastel un moment italien, avec l’élaboration de collections situées dans un édifice, eux-mêmes situés dans un urbanisme. Cette idée d’emboîtement est bien vue. Selon cette conception, la collection constitue un écrin dont on ne retrouverait pas d’équivalent dans l’art contemporain, ce qu’il faut discuter. Le second texte est centré sur un texte de Vasari, dont la publication est un moment fondateur pour Chastel. Ces deux textes resituent Chastel dans son époque : un grand historien de l’art français de l’après-guerre, un homme important dans l’histoire des politiques culturelles de la France puisqu’il est à l’origine de l’institut national de l’histoire de l’art, et l’une des chevilles ouvrières des inventaires.

On peut être surpris que Chastel continue à se référer à la Renaissance italienne. Mais on vit encore dans l’écho de cette période : la part croissante du musée universel, général, et abstrait, a modifié le statut de l’œuvre d’art, et le rapport que la société entretient avec elle. Certains disent que de nombreux artistes contemporains travaillent désormais en fonction du musée, ce qui était impensable au Moyen-Âge.

Dans le texte de Chastel sur Vasari – un peintre qui fait de l’histoire de l’art, en somme – on trouve déjà une logique hagiographique à propos des artistes, qui fait de l’artiste quelqu’un d’exceptionnel, de génial. On continue à fonctionner sur cette idée, même si on voit le système se gripper. D’après Chastel, la notion de création serait au cœur de la réflexion de Vasari, or cela me semblait ultérieur. »

Patrick Boucheron : « Si un éditeur traque l’inédit, c’est peut-être pour rendre compte de certains paradoxes sur le rapport que nous avons à l’œuvre de Chastel. J’en vois deux. D’abord, l’Italie a été la seconde patrie et le premier objet d’étude de Chastel. Mais ce qui l’animait plus encore, c’était son grand livre inachevé sur l’art français. Ce qui l’intéresse, c’est le rapport entre l’Italie et la France. Il est pour nous aujourd’hui l’historien de l’art académique, d’où son identification à Vasari. On l’a vu comme une figure vénérable, ce qui a freiné sa réception depuis une dizaine d’années, mais qui la relance aujourd’hui. Il cherche dans l’image une présence miraculeuse, et on le sent à travers le premier texte du livre : il s’agit essentiellement de rendre compte du plaisir des lieux.

Chastel fonde son travail sur le texte de Jacob Burckardt, à propos la civilisation de l’Italie de la Renaissance. Pour lui, la question est de savoir si nous en sommes sortis ou pas. Tout nous en éloigne, parce que l’Italie est le pays qui laisse les œuvres in situ , tandis que la France est le pays prédateur qui les arrache pour les mettre dans les musées. Mais en même temps, la question de la Renaissance italienne nous amène à saisir des analogies avec le monde d’aujourd’hui.

La lecture de Vasari pèse encore de nos jours. Le drame, c’est que ce que Vasari aime, on l’aime encore aujourd’hui. Il a fixé un système de valeurs. Chez Vasari, l’art est désocialisé, et c’est ce qui va inspirer à Chastel sa théorie de l’inspiration. »

Alain Bublex : « Je ne connaissais pas André Chastel. Je suis intéressé par ce regard sur l’Italie et la Renaissance. Ce qui me frappe, c’est la nostalgie des historiens pour la Renaissance. Cette nostalgie empêchait Chastel de voir que notre société est la même que celle-là : nous produisons avec l’art contemporain la même chose que ce que produisait l’art de la Renaissance. La Renaissance est vue comme l’émergence de notre monde, mais personne ne semble surpris qu’on n’en soit encore là. Il faudrait donc se demander pourquoi notre société est toujours la même que celle qui a éclos en Italie.

L’inventaire est le début du goût réglé, c’est le poids de la raison. On a envie d’en finir avec ces questions d’inventaire. Il faut retrouver l’inconséquence, l’inconscience des gens qui ne pensent pas à ce qui a été fait, mais qui se concentrent sur ce qu’ils sont en train de faire. Nous produisons l’inventaire du futur, mais nous l’oublions.

Dans le livre de Vasari, la question du processus créateur est intéressante, avec la volonté de trouver dans la description des vies de peintres le fil conducteur qui permettrait de comprendre la manière dont ils ont travaillé. Une œuvre ne se comprend bien qu’à travers son processus de création. Elle ne se comprend pas en ce qu’elle est, mais en ce qu’elle a été dans le contexte de sa conception. Il faut comprendre qu’on n’est pas seulement touché par une oeuvre, on est touché en fonction du contexte de sa production. »

Sons diffusés :

  • André Chastel dans Le bon plaisir le 17 janvier 1987.

  • Pierre-Michel Menger dans La suite dans les idées le 5 mai 2009.

  • Nicola Vincentino, « Laura che il verde lauro ».

Pour poursuivre la discussion, retrouvez ci-dessous les principaux documents et ouvrages évoqués dans l’émission, ou rendez-vous sur la page Facebook et le compte Twitter de La Grande Table.

Pour accéder à la deuxième partie de La Grande Table du 10 décembre intitulée « Rencontre avec le Quatuor Diotima », cliquez ici.

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